1000 idées pour la Corse

1000 idées pour la Corse et pour le monde

Idée n°65 : rattraper la reine rouge

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Dans De l’autre côté du miroir (la suite d’Alice au pays des merveilles), Alice rencontre la reine rouge, et, sans trop savoir pourquoi, se trouve à ses côtés en train de courir. Elle remarque alors, chose étrange, que le paysage autour d’elles ne se déplace pas : au pays de la Reine Rouge, il faut courir pour rester à sa place, car le paysage avance.

Les biologistes ont tiré de cette histoire une « théorie de la Reine Rouge », selon laquelle toute espèce qui entend sauver sa peau au sein de l’évolution générale doit évoluer elle-même en permanence et s’adapter à l’évolution de son paysage.

On peut étendre cette théorie à notre histoire et à notre culture, ce que je ne vais pas me priver de faire tout de suite.

L’histoire humaine, sa préhistoire, plus précisément, avait débuté dans des conditions parfaitement similaires à celles des autres espèces. L’évolution du paysage dans lequel nous évoluions se faisait au rythme naturel, celui des temps géologiques et de l’évolution, qui se compte en millions d’années plutôt qu’en jours, ponctuée d’événements catastrophiques. La longue chaîne d’évolution animale qui a mené à l’apparition de l’humanité avançait au même rythme, boostée ça et là par ces événements catastrophiques. Ça aurait pu durer éternellement, mais voilà, l’homme est venu bouleverser tout ça.

Timidement d’abord, le jeune homo a commencé à prendre de l’avance sur son paysage. Ses progrès techniques, culturels et sociaux lui ont permis, en à peine deux millions d’années, de surmonter ses handicaps naturels, son absence de griffes, de canines efficaces et de cuir protecteur, et de s’imposer comme le genre qui monte dans la savane africaine. Les lions n’ont qu’à bien se tenir, la couronne est en train de changer de tête. Malgré les aléas climatiques, parfois causés par des éruptions volcaniques majeures comme celles du Yellowstone, il maintient tout ce temps une avance raisonnable sur son écosystème.

Il y a 50 000 ans, les premiers groupes d’homo sapiens quittent l’Afrique pour conquérir le monde entier. Ces groupes de chasseurs ultra-efficaces accentuent alors leur avance sur le paysage : autour d’eux, des espèces animales qui ne connaissent pas cet étrange bipède, et qui se laissent massacrer avec une déconcertante facilité. Mais voilà, quand on est trop en avance sur son temps, on s’expose à des réactions brutales : quarante mille ans plus tard, Sapiens s’est multiplié, a littéralement vidé le garde-manger, et la survenue d’un nouveau bouleversement climatique majeur inverse sa position. Son paysage menace de le laisser sur place : c’est la famine, voire l’extinction qui guettent.

Mais ces quarante mille ans d’abondance ont aussi permis à l’homme une prodigieuse progression culturelle. Durant les derniers milliers d’années, il a commencé à se sédentariser et à appris à semer ou à planter quelques-unes de ses espèces végétales favorites autour de son habitat. L’invention de l’agriculture lui permet alors de retrouver sa place dans le paysage, et, mieux encore, d’élaborer des sociétés complexes, des civilisations. Sapiens est sauvé, et il semble même qu’il possède à nouveau une bonne longueur d’avance.

Sans le savoir, Sapiens vient d’introduire une évolution fondamentale dans les données de la course : pour la première fois une espèce vivante a pu, non seulement modifier son paysage (ça, toutes les espèces vivantes le font), mais dépasser le point d’équilibre qui aurait normalement conduit à le faire rentrer dans le rang (Sapiens aurait dû, ses ressources épuisées, voir sa population s’effondrer jusqu’à un nouveau point d’équilibre). Or, non seulement Sapiens ne rentre pas dans le rang, mais il rebondit en instaurant un nouveau paradigme.

L’humanité se retrouve alors dans la situation du jogger sur tapis roulant : au mouvement naturel du paysage, il a ajouté son énergie propre. Plus il accélère, plus il entraine l’accélération du paysage. Chacune de ses réalisation, chacune de ses inventions, modifie son environnement, de manière toujours plus importante au cours de l’histoire, lui imposant de courir toujours plus vite pour se maintenir à sa place. Chaque civilisation, ou presque, connaît dès lors la même succession d’ascension, d’apogée et de déclin, toujours causée par l’évolution de son paysage, totalement ou en partie due à son propre mouvement*.

Aux dernières nouvelles, on en était encore là, mais ça ne durera probablement plus très longtemps.

Car nous nous trouvons une fois de plus dans l’incapacité de suivre le mouvement que nous avons nous-mêmes initié, comme toute civilisation qui vient de passer son apogée. Scientifiquement, techniquement, nous parvenons bien encore à rendre coup pour coup, à répondre à chaque nouveau défi qui nous est imposé par notre propre avidité, en inventant quelque chose de nouveau. Mais pour combien de temps ? Déjà les dernières inventions censées nous sauver la mise ne font plus illusion : les OGM ne sont pas plus productifs que les semences hybrides qu’ils sont censés remplacer, le potentiel à moyen terme des renouvelables ne représente qu’une fraction minime des besoins en énergie de notre civilisation boulimique, la médecine perd peu à peu pied face aux multiples maladies émergentes que notre civilisation engendre, nous épuisons nos ressources naturelles et détruisons la biodiversité à une vitesse inédite.

Serions-nous largués seulement sur le plan techno-scientifique qu’il n’y aurait pas à s’inquiéter de trop. Mais nous le sommes surtout sur le plan socio-culturel. Je m’explique : ce qui a permis à notre civilisation d’atteindre un aussi haut degré de développement, ce n’est pas seulement le progrès techno-scientifique. C’est aussi, et surtout, notre capacité à élaborer des organisations sociales complexes, et à donner à ses composantes humaines la culture nécessaire à l’alimentation du processus. Les défis engendrés par notre propre activité, la formidable accélération que nous avons impulsée à notre paysage, nécessiteraient un degré de culture considérablement plus élevé que celui qui est le nôtre aujourd’hui.

L’alternative est simple : soit nous sommes capables en quelques décennies de mener une double révolution, à savoir ralentir notre paysage (c’est-à-dire apprendre à réduire notre impact sur lui) et accélérer notre évolution culturelle (c’est-à-dire nous mettre culturellement à la hauteur d’une civilisation possédant le nucléaire, les OGM, les nanotechnologies et une force de frappe mécanique fabuleuse), et alors nous avons une chance de nous en sortir, et même d’inventer une civilisation qui enfin mériterait ce nom.

Soit nous n’y parvenons pas, et l’humanité sombrera dans un nouveau moyen âge qui a toutes les chances d’être infiniment plus sombre que le précédent, les périodes sombres de l’histoire de nos civilisations étant généralement grossièrement proportionnelles à la puissance atteinte à leur apogée.

Mais que donne la théorie de la reine rouge appliquée à la Corse, me demanderont les plus chauvins des lecteurs ? Et bien, la même chose en pire, serais-je tenté de répondre. Comme ailleurs, nous sommes pris dans un mouvement qui nous dépasse aujourd’hui. Mais comme dans toute région périphérique d’un empire, nous sommes à la fois condamnés à être les premiers à recevoir les invasions barbares (c’est une image, hein), et culturellement bien moins solides que le centre de l’empire, pris entre une culture propre en voie d’annihilation et une culture imposée jamais véritablement acceptée.

Nous devons à la fois acquérir la culture qui manque à toute la civilisation, parce que, bon gré, mal gré, nous y appartenons. Et y ajouter notre part de culture, parce que notre paysage (en plus d’être paraît-il le plus beau du monde), bouge aussi plus vite qu’au centre de l’empire : notre société a évolué, et évolue encore, plus vite qu’ailleurs, parce que nous sommes partis de plus loin (enfin, d’ailleurs, en tout cas), et parce que notre petitesse rend gigantesques pour nous les (r)évolutions qui nous sont imposées.

Comprendre ce qui nous arrive, et inventer les moyens d’y survivre, est pour nous encore plus compliqué qu’ailleurs. Il va nous falloir courir vite, très vite.

* Voir Jared Diamond, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard NRF.

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Written by fabien

9 février 2011 à 19:26

Publié dans Réflexions théoriques

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5 Réponses

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  1. Quand, dans cette excellente réflexion, vous écrivez « pour la première fois une espèce vivante a pu, non seulement modifier son paysage (ça, toutes les espèces vivantes le font), mais dépasser le point d’équilibre qui aurait normalement conduit à le faire rentrer dans le rang », j’ajouterai, pour peut-être nous culpabiliser mais au moins nous faire réfléchir-agir : non seulement homo sapiens dépasse de point d’équilibre mais son intelligence est dépassée par ce que les autres êtres vivants n’ont pas : la conscience.
    Car ce qui nous différencie – j’ose dire malheureusement – des autres animaux est que nous sommes des êtres qui savons que nous savons !

    Chnoupi

    9 février 2011 at 20:00

  2. Je crois que c’est dans « La nébuleuse du crabe » que l’excellent écrivain Eric Chevillard imagine que tous les animaux étaient auparavant doués de conscience. Tous ont évolué vers l’inconscience, sauf l’homme, condamné de ce fait à la souffrance éternelle…

    fabien

    9 février 2011 at 20:20

  3. Je me permets de vous communiquer un excellent article de InternetActu si vous ne le connaissez déjà

    Extrait :

    « Faire comprendre est plus important qu’innover !

    “On a tous ressenti le choc qui parcourt la société en ce moment. C’est la 22e année d’existence du World Wide Web cette année et, depuis sa naissance, il n’a cessé de causer une révolution qui a bouleversé la société créant un fossé entre les générations et modifiant les organisations, changeant le concept même de la civilisation”. Ben Hammersley, éditeur à Wired UK et journaliste a souhaité apporter un contre-point à l’injonction à innover présentée par les précédents orateurs.
    “Quand on voit la tête de Hosni Moubarak dans la presse ou à la télé, on voit bien qu’il à la tête de quelqu’un qui se demande : “mais que vient-il de se passer ?”” Il fait la même tête que bien des entrepreneurs de médias découvrant la puissance du web à l’heure où ils tentent encore de vendre du papier… Quels effets psychologiques a cette innovation sur les dirigeants du monde, les gens de plus de 50 ans, qui sont déstabilisés par ce présent ? Ce qui se passe ne pose aucun problème aux jeunes générations : ils vivent avec, ils font l’innovation d’aujourd’hui. C’est tout. Mais il est intéressant de remarquer que les gens qui parlent le plus d’innovation, c’est la génération tampon. “Notre génération”, estime Ben Hammersley en s’adressant à la salle.

    “Un pays est défini par la distance entre eux et nous. Nous sommes nous, car nous sommes ici. Différentes langues, cultures, religions, formes de gouvernement… formaient autant de distances entre les gens. La distance c’est ce qui définissait ce que nous étions. C’est plus tard, par commodité qu’on a placée des lignes sur des cartes. Dans la société, on se situe aussi par les gens au-dessus et en dessous de nous. Le système très hiérarchique semble inhérent à toute forme de civilisation. Au début du XXe siècle, Freud a codifié la société sur la base des relations hiérarchisées en nous donnant une explication et une boite à outils pour comprendre les systèmes. C’est resté le cadre intellectuel dominant du XXe siècle, de la post-modernité. Nous sommes jugés par des chiffres qui représentent ces fictions hiérarchiques. Tout ce juge sur des chiffres (notre économie, nos amitiés…).”

    Autant dire que nous avons une mauvaise boite à outils cognitive, estime Hammersley. Le système hiérarchique de la génération des 50-60 ans était simple. Depuis 1989, la chute du mur et le développement d’internet, tout a changé. Les réseaux ont commencé à se former. En 1999-2000, les règles économiques ont censée avoir été réécrites. Depuis le 11 septembre, notre monde a même changé d’ennemi : un ennemi sans tête, protéiforme… en réseau. Les temps modernes sont déstabilisants, car tout a changé.

    On est désormais dans la situation où toutes ces hiérarchies et leurs fondements sont en train de disparaître, comme le disait Don Tapscott. La “distance” qui nous a amenés à créer des pays et des hiérarchies sociales n’a plus aucun sens. On peut envoyer un e-mail partout dans le monde. On a créé des diasporas d’intérêt en ligne. “La mort de la distance a créé de nouvelles formes de pays, fondés non plus sur la distance, mais sur la culture, les croyances, les principes, les relations… Nous avons plus de liens avec des gens qui ont les mêmes intérêts que nous dans le monde qu’on n’en a avec nos voisins voire avec notre famille. Les nouvelles formes culturelles sont fondées sur des intérêts communs… Tant mieux, car il n’est pas si facile de tirer sur hastag.”

    “Il y a le monde des plus vieux, celui des hiérarchies (le temps des pyramides) et le monde des plus jeunes, qui vivent dans un monde de réseau, sans hiérarchie. Et nous sommes au milieu. Nous avons un travail difficile, car les gens qui ne sont pas nés à l’époque des hiérarchies ne les comprennent pas et les gens plus âgés, qui n’ont connu qu’elles, ont du mal à comprendre comment fonctionne un réseau (qu’ils essayent de faire cadrer avec des images mentales de hiérarchies le plus souvent). Les gens qui dirigent le monde actuellement, qui sont à Davos, qui conseillent Moubarak, “ne peuvent comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre ce qu’ils ne peuvent comprendre”. Ils n’ont pas le cadre intellectuel sur lequel construire cette nouvelle forme de pensée” – mais on ne peut pas se débarrasser de cette génération, qui forme la majorité de nos concitoyens… et qui tient les rênes – semble presque regretter Ben Hammersley.
    Alors que peut-on faire ? Quelle est notre mission ? s’interroge Hammersley. “Nous n’avons cessé de parler d’innovation, de technologie, de rupture… Mais ces mots ne nous ont pas aidés à convaincre, à faire comprendre de quoi nous parlions. Notre premier problème n’est pas d’encourager l’innovation : les gens vont innover de toute façon. Notre premier problème est de traduire l’innovation entre ceux qui ne la comprennent pas et ceux qui la vivent sans la penser. Nous devons ouvrir le chemin pour que les plus jeunes puissent passer avec cette révolution. Notre premier problème n’est pas l’innovation, mais de la traduire pour que tous la comprennent. Demandons-nous comment pouvons-nous expliquer à notre mère, à notre patron, ce que nous faisons… Expliquons-leur. Traduisons-leur. C’est cela qui est important. C’est en tout cas bien plus nécessaire que d’encourager les gens à innover.”

    http://www.internetactu.net/2011/02/09/repondre-a-linjonction-dinnover/

    Lulu

    13 février 2011 at 03:11

  4. Merci, très bon texte, qui effleure une autre question d’importance qui est le choc générationnel actuel, et dont j’essaierai de parler aussi un de ces jour.

    fabien

    13 février 2011 at 07:50

  5. […] Sous la pression populaire, j’ai fini hier par acheter le petit bouquin de Stéphane Hessel dont le monde entier parle. Déjà, il y a quelques années, sous la pression populaire, j’avais fini par acheter le livre de Franck Pavloff dont tout le monde parlait. Les deux livres ont en commun leur absence d’épaisseur, leur auteur et leur thème infiniment sympathiques, et leur capacité à nous dire quelque chose de ce que nous sommes devenus : une humanité pleine de bons sentiments mais largement désemparée face à une histoire qui nous échappe. […]


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