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Idée n°96 : refuser de la faire

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Je me permets un mot sur la Syrie, tant ce qu’il se passe là-bas est historiquement important et moralement révoltant. Historiquement important, parce que les développements syriens peuvent avoir des implications qui dépassent largement les frontières du pays. Moralement révoltant, parce que depuis plus d’un an, le parti-pris occidental a conduit à soutenir, au sein de l’opposition syrienne, les factions les plus douteuses et les plus violentes, au détriment des simples manifestants réclamant plus de démocratie.

Il semble que l’idée d’une intervention militaire occidentale de type Libye ait en ce moment du plomb dans l’aile, mais les va-t-en guerre à brushing et chemise blanche sont encore influents chez nous, et continuent de pousser à la guerre de civilisation. D’ailleurs, notre président du changement demandait encore ce matin une intervention de l’ONU. Voici quelques bonnes raisons de refuser définitivement de nous lancer dans une énième « guerre pour la démocratie et la liberté ».

(Je ne donnerai pas de liens dans cet article, ce serait trop indigeste. Je ferai un prochain article basé spécifiquement sur le traitement médiatique des événements en Syrie, sur la base de nombreux documents).

Le risque géopolitique est majeur
Avec ses 6 millions d’habitants, la Libye était un tout petit pays relativement isolé diplomatiquement. Ses voisins lui étaient hostiles, et en proie eux-mêmes à des révolutions. Elle n’avait pas une importance stratégique énorme, pour les Russes notamment, qui ne sont pas en recherche désespérée de pétrole comme les États-Unis. On ne risquait pas grand-chose à l’attaquer.

La Syrie, avec 23 millions d’habitants, est déjà un plus gros morceau. Elle peut compter sur le soutien de plusieurs voisins : le Hezbollah libanais, l’Iran, probablement l’Irak, qui, grâce à la judicieuse intervention américaine, est largement tombé sous l’influence iranienne, une partie des Palestiniens. Surtout, elle est pour la Russie un véritable allié et partenaire, avec environ 100 000 Russes vivant et travaillant en Syrie, et une base militaire Russe à Tartous, port méditerranéen.

Intervenir en Syrie serait le début d’une aventure militaire aux développements imprévisibles, et d’ailleurs, les professionnels de la chose l’ont bien compris : en occident, ce sont plutôt les services secrets et les états-majors qui freinent des quatre fers dans cette histoire, tandis que les gouvernements, les médias, l’ONU et les ONG poussent à l’intervention en diabolisant par tous les moyens le régime en place. Curieux renversement où les professionnels de la guerre poussent à la paix, et les professionnels de la paix poussent à la guerre.


Un régime sanguinaire ?

L’argument évidemment imparable justifiant une intervention occidentale en Syrie tient au caractère abominable de la répression menée par l’état syrien. Depuis le début du soulèvement, on nous en dresse un portrait ignoble, où des manifestants « à la poitrine nue » subissent une répression féroce, à base de tirs dans la foule, de tortures de civils, y compris d’enfants, voire d’assassinats aléatoires et parfois de massacres massifs.
Pourtant, dès les premières semaines de manifestations, de nombreux témoignages affluaient donnant un autre son de cloche : on y parlait de snipers non identifiés tirant depuis les toits sur la foule, de personnes au sein de manifestations dégainant une arme et tirant sur les policiers, d’embuscades menées contre des soldats. Selon ces témoignages, mêlés aux manifestations pacifiques, se trouvaient dès les premiers jours des individus avec des intentions bien moins avouables, en général présentés comme islamistes.

Bien que les opposants au régime aient fait passer par Internet des centaines d’enregistrements de manifestations et de violences policières, il est très difficile de trouver des cas flagrants de tir sur des foules désarmées de la part d’éléments du régime. On voit parfois des policiers tirer, mais on ne voit pas leur cible : manifestants, snipers, combattants ? Ailleurs, on voit des manifestants assassinés, mais on ne voit pas leurs assassins : policiers, snipers ? En supposant que le régime ait fait tirer sur la foule désarmée, et comme on nous le dit, qu’il l’ait fait systématiquement, comment expliquer qu’il soit si difficile de trouver des vidéos convaincante à ce sujet ?

Une opposition pacifique ?
Il ne fait pas de doute que le mouvement a démarré sur une large base pacifique. Mais des les premières semaines, des témoignages et des documents filmés indiquent que des hommes en armes se mêlent aux manifestants ou tirent depuis les marges des manifestations. Dès le printemps 2011, d’autres témoignages font état d’embuscades meurtrières contre des forces gouvernementales.

A l’évidence, les opposants au régime pacifiques et légitimes ont été très vite débordés par des éléments qui avaient une toute autre conception de la révolution. Après tout, pourquoi pas, le renversement d’une dictature peut parfaitement justifier l’usage de la violence. Le problème est que les médias occidentaux, mais aussi les ONG, ont continué à prétendre pendant des mois que l’opposition n’était constituée que de manifestants pacifiques, contribuant à laisser pourrir la situation : les crimes des opposants violents ont été légitimés par les médias et les ONG, au lieu d’être dénoncés. A point que peu à peu, des médias comme Arte ou Le Figaro finissent par trouver parfaitement normales des exécutions sommaires commises par les insurgés sur des civils présentés sans aucune preuve comme nervis du régime.

Pilonnage médiatique

L’une des accusations reprises quotidiennement par les médias concerne des massacres de civils liés aux bombardements menés par l’armée syrienne contre les villes insurgées. Un mot revient en permanence : pilonnage. L’armée pilonne systématiquement des quartiers résidentiels au mépris de la vie humaine. Des médias arabes opposés au régime affirmaient il y a peu que 3 millions d’obus et 4,2 milliards de balles avaient été tirés par le régime. Pourtant, les vidéos transmises par les opposants montrent des bombardements plutôt sporadiques. Les explosions sont espacées, et un reportage d’un grand média au début de la bataille de Damas recueillait le témoignage d’une habitante parlant d’une explosion toutes les une ou deux heures…

L’autre mot fétiche des médias est « répression ». Les dizaines de morts annoncés chaque jours sont victimes de la répression. Pourtant, nos médias sont restés longtemps tributaires d’une seule source de renseignement. Une ONG, l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH), qui chaque jour dresse un bilan des victimes. Cette ONG a beau avoir été montée de toutes pièces par l’opposition au régime, ses informations sont reprises le plus souvent sans aucun esprit critique par les grands médias. Pire, il leur arrive parfois de citer « une ONG », sans précision, voire de ne pas citer de source du tout.

Or, ces bilans de l’OSDH ne sont jamais vérifiés ni critiqués. Visiblement, il suffit de mettre « droits de l’homme » dans votre raison sociale, et on vous considérera sans question comme une source digne de foi. Pourtant, qu’une ONG gérée par deux personnes dans un bureau de Londres soit capable jour après jour de fournir des bilans aussi précis d’une situation aussi confuse devrait au moins questionner les journalistes. Et les citoyens français qui lisent ou écoutent ces journalistes.

La catégorie « victimes civiles » de l’OSDH comprend aussi bien des civils tués éventuellement par une répression brutale que des civils tués accidentellement lors de combats par l’une ou l’autre partie, des personnes soupçonnées d’être des agents du régime et assassinées par les insurgés, des insurgés tués les armes à la main, des personnes éventuellement assassinées par des islamistes, etc. Toutes ces victimes ont été pendant longtemps mises par les médias exclusivement au passif du gouvernement syrien, jour après jour. Toutes « victimes pacifiques de la répression ». Pourtant, L’OSDH elle-même annonce plus de 5000 membres des forces syriennes tués depuis le début des troubles. Drôle de pacifisme.

Ce qui devrait logiquement nous mener à nous poser une question que tout chercheur de vérité se doit de poser : à qui profite le crime ? Chaque fois qu’un civil tombe en Syrie, chaque fois qu’un massacre est commis, il est sans discussion attribué au régime syrien, pour ne pas dire à Bashar el Assad personnellement, par tous les médias, tous les gouvernements occidentaux, et tous les citoyens bien intentionnés. Même en supposant que ce régime n’ait strictement aucun respect pour ses citoyens, il n’a aucun intérêt à ce que des massacres soient perpétrés, ou que des journalistes soient tués, puisque ces événements sont systématiquement considérés comme la preuve qu’il faut en finir avec lui au plus vite.


Le droit et la vérité
Qui ne souhaiterait pas la chute d’un régime dictatorial ? A condition bien sûr qu’il soit remplacé par quelque chose de meilleur. Évidemment, si on considère que le régime Assad est ce régime sanguinaire et ses opposants les démocrates modèles qu’on nous décrit, il ne fait pas de doute qu’il faut souhaiter sa chute, et le plus vite possible.

Mais comment peut-on se réclamer de la défense de la démocratie en utilisant de manière systématique le mensonge et en niant le droit ? Kadhafi est mort sans procès, pourtant, nul doute qu’il avait des choses intéressantes à raconter. BHL exige que l’on contourne l’ONU et qu’on aille intervenir au mépris du droit international, sur la base de mensonges flagrants. Drôle de conception de la démocratie, qui nie le droit et cache la vérité.

Armes de destruction massive

Après la chute de la Libye, des quantités énormes d’armes sont tombées aux mains des islamistes. On en retrouve au Mali, notamment, où les organisations islamistes moribondes se sont soudain refait une santé. Dès le début du soulèvement syrien, des médias alternatifs ont souligné que des armes libyennes ainsi que des combattants étrangers affluaient en Syrie. Ils ont été accusés de conspirationnisme. Quelques mois plus tard, les médias confirment que le Qatar finance l’opposition armée, que les rebelles disposent depuis longtemps d’une base « secrète » en Turquie, que des armes libyennes arrivent par la mer au Liban à destination de la Syrie, que des millions d’euros d’armes sont livrés chaque mois aux rebelles, et que certains groupes rebelles sont constitués à 100% d’étrangers.

Or, on sait depuis très longtemps que la Syrie dispose d’un stock important d’armes chimiques. Illégalement, bien entendu, ces armes sont illégales. Tout comme l’est l’arsenal nucléaire du voisin et ennemi Israélien. Nous ne nous étendrons pas sur la légitimité de ces arsenaux. Posons-nous simplement la question suivante : est-ce qu’il serait plutôt bon ou pas bon pour la paix et la sécurité mondiale que tout ou partie du stock d’armes chimiques syrien tombe, à l’instar du stock d’armes libyen, entre les mains d’opposants dont une partie se réclame ouvertement d’Al Qaeda ?

L’un des arguments de Bashar el Assad pour refuser de céder le pouvoir est : moi ou le chaos. Il est clair qu’en couvrant les agissements de la fraction islamiste de l’opposition, nous n’avons fait que valider cet argument.

S’informer avant tout

Avant de signer des pétitions appelant à l’intervention en Syrie, voire au changement des règles de fonctionnement de l’ONU, les citoyens devraient passer un peu de temps à s’informer sur ce qu’il se passe vraiment, en Syrie et ailleurs.

En l’occurrence, après des dizaines d’heures passées à consulter toutes les sources d’information accessibles concernant la Syrie, je ne peux qu’arriver à la conclusion qu’aller y mener une guerre pour faire chuter le gouvernement serait la chose la plus absurde à faire en termes stratégiques, mais aussi la plus douteuses en termes moraux.

Une conférence très éclairante transmise par un commentateur de 1000 idées. Merci Patrice.
Alain Chouet, ancien chef du renseignement de la DGSE :
Point de vue d’un ancien des services secrets français sur la Syrie

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est sous contrat Creative Commons

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Written by fabien

29 juillet 2012 à 12:32

Publié dans Sans classement fixe

5 Réponses

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  1. J’ai reçu un document en PDF (je peux vous le fournir dans son intégralité mais comment ?
    En voici quelques extraits :
    Présentation de la conférence : NOS MINISTRES, JUPPE HIER, FABIUS AUJOURD’HUI SONT-ILS MAL RENSEIGNES,MAL CONSEILLES, OU NAÏFS ?
    Invité de l’Association Régionale Nice Côte d’Azur de l’IHEDN (AR29), le 27 juin 2012,
    Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnu
    bien au-delà de l’Hexagone pour son expertise du monde arabo-musulman, a livré aux
    auditeurs son sentiment au cours d’une conférence..
     » (…)
    « Mais avant de développer ce sujet, je crois devoir faire une mise au point puisque d’aucuns
    croient déceler dans mes propos et prises de positions des relents d’extrême droite et de
    complaisance pour les dictatures.
    Je me rends régulièrement en Syrie depuis 45 ans et y ai résidé pendant plusieurs années. Je
    ne prétends pas connaître intimement ce pays mais je pense quand même mieux le connaître
    que certains de ces journalistes qui en reviennent pleins de certitudes après un voyage de
    trois ou quatre jours.
    Mes activités m’ont amené à devoir fréquenter à divers titres les responsables des services de
    sécurité civils et militaires syriens depuis la fin des années 70 (…).
    Contrairement à la litanie que colportent les bien-pensants qui affirment que « si l’on
    n’intervient pas en Syrie, le pays sombrera dans la guerre civile »…. eh bien non, le pays ne
    sombrera pas dans la guerre civile. La guerre civile, le pays est dedans depuis 1980 quand un
    commando de Frères musulmans s’est introduit dans l’école des cadets de l’armée de terre
    d’Alep, a soigneusement fait le tri des élèves officiers sunnites et des alaouites et a massacré
    80 cadets alaouites au couteau et au fusil d’assaut en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya.
    Les Frères l’ont payé cher en 1982 à Hama – fief de la confrérie – que l’oncle de l’actuel
    président a méthodiquement rasée en y faisant entre 10 et 20.000 morts. Mais les violences
    intercommunautaires n’ont jamais cessé depuis, même si le régime a tout fait pour les
    dissimuler. (…)
    Je ne prétends nullement que les informations émanant de l’OSDH soient fausses, mais,
    compte tenu de la genèse et de l’orientation partisane de cet organisme, je suis tout de même
    surpris que les médias occidentaux et en particulier français l’utilisent comme source unique
    sans jamais chercher à recouper ce qui en émane (…).
    Que les monarchies réactionnaires défendent leurs intérêts et que les forces politiques
    fondamentalistes cherchent à s’emparer d’un pouvoir qu’elles guignent depuis près d’un siècle
    n’a rien de particulièrement surprenant. Plus étrange apparaît en revanche l’empressement
    des Occidentaux à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques
    que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur
    résistent.
    Prompt à condamner l’islamisme chez lui, l’Occident se retrouve à en encourager les
    maneuvres dans le monde arabe et musulman. La France, qui n’a pas hésité à engager toute
    sa force militaire pour éliminer Kadhafi au profit des djihadistes et à appeler la communauté
    internationale à en faire autant avec Bashar el-Assad, assiste, l’arme au pied, au dépeçage du
    Mali par des hordes criminelles qui se disent islamistes parce que leurs rivaux politiques ne
    le sont pas.
    De même les médias et les politiques occidentaux ont assisté sans broncher à la répression
    sanglante par les chars séoudiens et émiratis des contestataires du Bahraïn, pays à majorité
    chiite gouverné par un autocrate réactionnaire sunnite. De même les massacres répétés de
    Chrétiens nigérians(…)
    (…)

    Patrice

    29 juillet 2012 at 13:45

  2. […] donc un deuxième texte sur la Syrie, destiné à fournir des documents à l’appui de mes affirmations précédentes. Je ne pourrai pas tout donner d’un seul coup, ce sera donc un texte évolutif, où je […]

  3. […] donc un deuxième texte sur la Syrie, destiné à fournir des documents à l’appui de mes affirmations précédentes. Je ne pourrai pas tout donner d’un seul coup, ce sera donc un texte évolutif, où je traiterai […]


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