1000 idées pour la Corse

1000 idées pour la Corse et pour le monde

Idée n°107 : cantà nustrale (1) : u trenu di Bastia

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Ca faisait un moment que je voulais ouvrir une rubrique sur les chansons corses que j’apprécie particulièrement, et il se trouve que c’est exactement le moment. D’abord parce qu’on a besoin de musique (qui adoucit les moeurs) en ce moment, et ensuite, parce que justement, une des chansons que je pressentais pour débuter cette série vient d’être évoquée par une amie sur un réseau social concurrent de 1000 idées pour la Corse, et dont nous tairons le nom par pitié pour la faiblesse qualitative de son contenu.

Le progrès technique n’a pas toujours été considéré par les populations comme quelque chose de toujours positif. Quand les premiers métiers à tisser industriels ont commencé à envahir l’Angleterre, à la fin du 18ème siècle, de nombreux tisserands se sont révoltés, pressentant que cette industrialisation serait le début de leur prolétarisation (enfin, le concept n’était pas encore théorisé, mais l’idée était là). Le mouvement a culminé dans les années 1811-1812, par le mouvement dit Luddite (du nom de son inspirateur, probablement légendaire, Ned Ludd), et par la destruction de nombreuses machines de tissage industriel.

Fort heureusement, sinon nous ne vivrions pas dans le monde merveilleux que nous connaissons, ces empêcheurs de progresser en ligne ont échoué, et le capitalisme a pu prospérer pour le bonheur de tous, y compris le mien, d’ailleurs, car sans lui et ses multiples conséquences, je n’aurais aucune raison de faire ce blog, et de toute façon pas les outils pour le réaliser…

Des mouvements similaires de protestation contre des progrès techniques imposés ont ensuite éclaté sporadiquement dans le monde, jusqu’à ses avatars modernes que sont les mouvements de faucheurs d’OGM, et autres mouvements de remise en cause de la technoscience sans conscience ou de la croissance illimitée (si ça vous intéresse, cherchez avec les mots clés décroissance, groupe Oblomoff, pièce et main d’oeuvre, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Ivan Illich, Alerte à Babylone, etc…).

Une autre invention qui a suscité dans l’histoire des sciences une forte opposition est le train. De nombreuses critiques ou prédictions fantaisistes ont été adressée au chemin de fer (on connaît celle consistant à dire qu’un humain ne pouvait pas sans dommage circuler à de telles vitesses). Cependant, les véritables effets collatéraux sont beaucoup moins documentés. Le principal étant sans doute que des régions entières ont vu, à cause du train, décliner leur artisanat, leur agriculture ou leur commerce. C’est le cas des « Murs à Pêches » de Montreuil, où j’ai un temps joué à faire des jardins : un savoir-faire extraordinaire a disparu au 19ème siècle, quand le chemin de fer a rendu possible l’acheminement à Paris des fruits en provenance de la vallée du Rhône. Fruits de moindre qualité, mais beaucoup moins chers et plus précoce. Fruits qui préfiguraient déjà les saloperies qu’on trouve aujourd’hui sur nos étals, insipides et nutritionnellement vides.

Ce qui m’amène à mon sujet du jour : nous possédons dans notre patrimoine musical une des très rares chansons luddites encore connues dans l’univers, et elle s’appelle U Trenu di Bastia, ou  A Canzona di u Trenu. Une chanson extraordinaire, comprise aujourd’hui simplement comme humoristique (et elle est drôle, assurément), mais qui est née de la colère terrible d’une aubergiste de la région de Cervioni, ruinée avec d’autres par l’arrivée du train qui relie la plaine orientale à Bastia.

Les premiers vers de la chanson « O lu trenu di Bastia, hè fattu per li signori, pienghjenu li carriteri, suspiranu li pastori, per noi altri osteriaghji, sò affani è crepacori« ,  dit bien toute l’injustice sociale ressentie par l’auteure, une femme connue sous le nom de Maria Felice, et dont vous apprendrez tout sur cette très belle page de l’ADECEC. On retrouve bien là le thème luddite original : le progrès profite avant tout aux riches.

Mais les pauvres n’ont pas dit leur dernier mot, et même s’ils sont ruinés, il leur reste l’humour et la musique. Et une sacrée imagination. On imagine mitrailler le train : « quandu passerà lu trenu, dalli una mitragliosa« , envoyer sur le chef de train le contenu d’un pot de chambre : « vai à feghjà stu catinu, s’ellu hè viottu o s’ellu hè pienu, è pò lu prisenteremu à lu sceffu di lu trenu« , lui aplatir les wagons avec plus de trois cents canons (dans les chansons de pauvres, on ne lésine pas sur les moyens) : « ci vole à piazzà un forte, in paese di Cervioni, è nantu ci vole mette, più di trecentu cannoni, quand’ellu passa lu trenu, spianalli li so vagoni« .

L’inventeur du train est promis à une malédiction particulièrement terrible, puisqu’on lui souhaite d’attraper le phylloxera (ce qui replace la chanson dans le contexte historique de la destruction des vignes dans la seconde moitié du 19ème siècle par ce puceron ravageur), et une teigne qui lui fera tomber les cheveux : « A ch’hà inventatu u trenu, hè statu una brutta ghigna, li ghjunghje u filosserane, cun’hè ghjuntu à la mio vigna, li caschinu li capelli, incu una maladetta tigna« .

Le détail des malheurs causés par le train est donné dans un couplet, parfois scindé selon les versions : on ne vend plus de fourrage, peu de pain et pas de vin, et les semaines passent sans vendre le moindre verre : « ‘Un si vende più furragi, pocu pane è micca vinu, passanu le settimane senza vende un bichjerinu« .

Les couplets sont assez nombreux, certains sont même probablement apocryphes (la chanson a connu de nombreuses reprises et modifications), mais la plupart des chanteurs en reprennent seulement 4 ou 5. Les reprises les plus connues, ou en tout cas les plus faciles à retrouver sont celles de Carlu Rocchi ou la très sirupeuse et chorale reprise de Tino Rossi, qui à mon avis enlève tout mordant à la chanson. A noter aussi, et je le remercie, que c’est une très belle interprétation de Ceccè Guironnet, l’an dernier lors des journées Regards du Sud au parc de Saleccia, qui m’a donné envie d’en savoir plus sur cette chanson.

Pour finir, la chanson a connu une consécration ultime (en 1963, je pense), avec une parodie d’Antoine Ciosi, sur des paroles de Tintin Pasqualini, qui, ironie de l’histoire, plaisante sur la décrépitude du train connue au 20ème siècle et sur le démantèlement de la ligne de la plaine orientale, celle-là même qui avait causé la ruine de Maria Felice : « O lu trenu di Bastia, si ne parte à la ferraglia, u imbarcanu pezzu à pezzu, in batellu per l’Italia, ci resterà in suvenire, qualchi pezzacciu di raglia… » .

Pour les paroles complètes, on retrouvera les deux versions (il manque un couplet de celle de Pasqualini) sur cette page. Il se peut que les paroles soient légèrement différentes que celles que j’ai données.

U trenu di Corti

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Written by fabien

29 avril 2013 à 21:19

Publié dans Culture générale

Une Réponse

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  1. Merci pour ce rafraîchissement après les deux idées précédentes, nettement moins dansantes.
    Cette chanson et ta prose sont plus souriantes que bien des poncifs progressistes ou conservateurs contemporains.

    Christian Agostini

    29 avril 2013 at 22:47


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