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Idée n°126 : comprendre Xylella

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Xylella fastidiosa, c’est un problème. Un gros problème (je rappelle pour ceux qui étaient sur Mars ces derniers mois que Xylella est une bactérie pathogène particulièrement retorse, qui s’attaque à pas mal de végétaux, cultivés et sauvages, et qui menace d’arriver bientôt en Corse, vu qu’elle fait des ravages dans le sud de l’Italie). José Bové l’a dit, c’est l’équivalent de la peste. Et si José Bové l’a dit, c’est que c’est vrai. Mais c’est un peu court, je trouve.

Le parallèle avec la peste, je n’ai rien contre. Mais il n’est pertinent que s’il est poussé jusqu’au bout. Comme Yersinia pestis, le bacille de la peste, Xylella appartient au règne des bactéries (un bacille, c’est juste une bactérie de forme allongée). Comme la peste, Xylella est d’une virulence extrême, touche la majorité des individus d’une population et en extermine la quasi-totalité.

Comme la peste, des mesures de quarantaine, la fermeture des ports, l’isolement des populations peuvent aider à limiter la contagion, et sont parfois la seule solution.

Mais comme la peste, si elle explose en épidémies foudroyantes, ce n’est pas par hasard.

La plus grande épidémie de peste qu’ait connue l’Europe date du 14ème siècle. Ce n’était pas la première, ni la dernière, mais l’épidémie qui a sévi à partir de 1347 a éradiqué pas loin de la moitié de la population humaine d’Europe de l’ouest. Pourquoi fut-elle si virulente ? Parce que c’était une souche nouvelle, certes (mais les autres souches avaient aussi été nouvelles un jour), mais surtout parce qu’elle est arrivée sur un terrain terriblement favorable.

Le moyen âge classique (en gros, 11ème, 12ème et 13ème siècle) est une époque florissante : le temps des cathédrales, pour faire simple.  La diffusion de la charrue lourde et de quelques autres outils agricoles permettent d’accroître les rendements, la population européenne augmente rapidement, s’urbanise partiellement, s’enrichit. Mais vers 1300, le système atteint ses limites. L’ensemble des terres labourables est défriché, les forêts ont pratiquement disparu, la surface agricole stagne, il n’y a plus d’innovation marquante, le climat se détériore quelque peu. Une série de famine commence à sévir durant toute la première moitié du 14è siècle. La guerre de cent ans démarre en 1337, n’arrangeant pas les choses.

Lorque 10 ans plus tard est importée en Méditerranée une variante nouvelle de la peste bubonique en provenance d’Asie, celle-ci rencontre une population déjà terriblement affaiblie, des villes insalubres, et en quelques années, ravage toute l’Europe, du sud vers le nord.

La peste bubonique existe toujours. Elle n’a jamais été éradiquée. Mais elle n’est plus un problème pour les populations d’Europe. Pourquoi ? Parce qu’on a fermé toutes les frontières ? Non. Parce qu’on est tous vaccinés ? Non. Parce qu’on a trouvé un super pesticide (au sens propre) ? Non, les grandes épidémies de peste ont disparu avant la découverte des antibiotiques. Les bactéries ont-elles perdu la capacité de muter et de créer de nouvelles souches ? Non. Si la peste ne nous concerne plus, c’est que l’état de santé général de nos populations, les normes d’hygiène de nos villes, bref, l’équilibre général de l’écosystème humain en Europe, tout ça est globalement suffisamment solide pour que la peste, qui sévit encore sporadiquement ici ou là dans le monde, ne nous concerne plus.

Revenons-en à notre époque, si semblable au 14ème siècle. Nous avons vécu quelques siècles d’expansion formidable. Expansion due largement à ses débuts à la qualité des systèmes agricoles européens. Nous le savons fort mal, mais ce qui a caractérisé l’agriculture européenne, depuis le 17ème siècle au sud, un peu plus tard au nord, ce sont des systèmes agricoles inédits, agro-sylvo-pastoraux, système d’arboriculture méditerranéen au sud et en montagne, système bocager au nord et en plaine, pour faire simple encore une fois.

Ce qui caractérisait fondamentalement ces systèmes, c’était l’équilibre entre 3 types principaux de cultures : les arbres et plantes vivaces, les cultures annuelles et l’élevage. Un équilibre capable de maintenir la fertilité des sols, et même de l’améliorer progressivement (aidé en montagne par des réseaux extraordinaires de murs de pierre sèche, par exemple), tout en conservant des écosystèmes complexes, à la biodiversité maximale, comprenant l’ensemble des règnes du vivant (bactéries, champignons, plantes, animaux…), et au sein de ces règnes eux-mêmes la plus grande diversité possible, dans les mêmes espaces. Un équilibre qui évitait toute pandémie, sauf sur les grandes monocultures : phylloxera sur la vigne, mildiou sur la pomme de terre en Irlande.

Mais le milieu du 20ème siècle est arrivé, et ces systèmes ont été démantelés. Remembrement, ou déprise agricole, c’est selon, monoculture généralisée, utilisation massive de pesticides, d’engrais de synthèse, incendies… Avec pour principal résultat la rupture de ces équilibres. Le principe de l’agriculture conventionnelle étant de laisser le moins possible de biodiversité dans le champ, et dans les régions de production, qui se spécialisent. Le problème, c’est que quand on tente d’éradiquer insectes, champignons et bactéries, il finit toujours par y en avoir un plus malin que les autres, qui mute et devient résistant à tous les pesticides connus. Et là, celui-ci se multiplie. Et comme il trouve un terrain vierge (toutes les autres espèces qui pouvaient occuper le terrain ont été éradiquées ou très affaiblies), la voie est libre pour lui.

Si la mondialisation l’aide à se déplacer, notre peste n’en est que plus rapide à se diffuser, mais sa virulence est bien due au fait qu’elle trouve, comme Yersinia pestis au moyen âge, le champ libre à son explosion. Des organismes affaiblis pour les pestes antiques, des écosystèmes affaiblis pour les pestes modernes.

En Méditerranée, d’immenses écosystèmes ont souffert, depuis un siècle, d’incendies, d’abandon, puis de reprise agricole partielle, mais avec des moyens modernes souvent brutaux : labours profonds, surpâturage, irrigation abusive, engrais, pesticides, destruction systématique de la biomasse surnuméraire… Les murs de soutènement qui retenaient les sols se sont effondrés, des haies ont été supprimées… Le climat a un peu changé sur le bassin, mais il a beaucoup changé localement, là où la couverture végétale a été largement modifiée. On pompe de l’eau dans toutes les nappes. Bref, les écosystèmes, aussi bien naturels que cultivés, ont été soumis à rude épreuve. Ce qui est surprenant, ce n’est pas qu’il arrive aujourd’hui toutes sortes de problème. Ce qui serait surprenant, c’est qu’il n’en arrive pas. Ce serait surprenant, et pour tout dire dommage.

Parce que le plus extraordinaire, c’est que toutes ces pestes sont là pour une bonne raison. Et par « bonne », j’entends bien « positive ». Dans un écosystème dégradé, déséquilibré, affaibli, la seule façon pour cet écosystème de s’en tirer, c’est de réduire sa biomasse globale et de modifier l’équilibre des espèces. Plus assez de nutriments, plus assez de vie biologique, l’écosystème doit éliminer une partie de ses populations pour retrouver un équilibre, et aussi modifier sa génétique générale. Les « pestes » servent à accélérer le mouvement de l’évolution génétique, à éliminer les individus les plus faibles et les moins adaptés (et de ce fait, par leur mort et leur décomposition, relancer les processus biologiques : une nouvelle biodiversité se mettra en place, et de nouveaux cycles pourront se succéder), et font partie de la résilience du système et de son évolution.

Evidemment, pour les individus sacrifiés, pour ceux qui subissent la peste, et pour nous qui faisons face à un risque terrible de destruction de notre patrimoine agricole, ce n’est pas d’un grand réconfort de savoir que les bactéries sont là pour réparer nos erreurs. Les millions de morts de la peste noire n’auraient sans doute pas été très réconfortés de savoir que l’épidémie était en train de rétablir l’équilibre population européenne/production agricole, et qu’un siècle plus tard démarrerait la renaissance. De même pour nous, si Xylella ou d’autres pestes détruisaient l’essentiel de nos espèces végétales, nous nous moquerions un peu de savoir que les écosystèmes sont capables de retrouver leurs équilibres en quelques siècles.

Face à Xylella, il faut donc sans doute fermer les ports et stériliser les zones touchées. Sans doute faut-il le faire, pour éviter Xylella en Corse, et la ruine des régions agricoles déjà touchées. Pour gagner du temps, aussi. Mais si nous nous arrêtons là, si par ailleurs nous ne travaillons pas à rééquilibrer nos écosystèmes, si nous ne travaillons pas à comprendre pourquoi Xylella (et le Cynips, et Tuta absoluta, et le charançon rouge, et les abeilles qui meurent, et tout le reste), alors ce temps gagné ne servira à rien, et nous n’en aurons pas fini de voir la liste des « pestes » s’allonger. Nous devons quitter le moyen âge dans notre gestion des écosystèmes, comme nous l’avons fait dans la gestion des populations humaines.

C’est là un enjeu de Xylella qui va bien au-delà de savoir si oui ou non elle arrivera chez nous . Si Xylella arrive à nous faire comprendre ça, alors ce sera finalement la meilleure chose qui soit arrivée ces derniers temps. Sinon, l’empêcher d’arriver ne fera que retarder la catastrophe.

Oliviers Monticellu Oliviers felicetu

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Written by fabien

31 mai 2015 à 10:00

Publié dans Réflexions techniques

7 Réponses

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  1. Hello Fabien,
    je viens d’envoyer le lien de ton article à Denis Cheyssoux de France Inter (CO2 mon amour). Il faut placer cette problématique dans l’espace public.

    Jean-Joseph

    31 mai 2015 at 10:37

  2. Un superbe article à diffuser largement
    Merci

    joubarbe12

    31 mai 2015 at 11:25

  3. Merci pour cet exposé instruit et bien écrit.

    Christian

    31 mai 2015 at 14:19

  4. Pfff et l’écosystème des indiens n’était pas équilibré quand on leur a transmis des bactéries mortelles ? D’accord pour la déprise et la mauvaise gestion des systèmes culturaux mais surtout MERCI les échanges de la mondialisation, de nombreuses espèces potentiellement invasives et invasives entrent et s’installent, même dans des écosystèmes « stables » (Tortues Florides, Carpobrotus, écrevisse…

    Anonyme

    1 juin 2015 at 20:49

    • Précisément, les maladies qui ont décimé les indiens à l’arrivée des Européens sont en général reliées à famines, guerres, déplacements de population…
      Exemple :
      « la cause du déclin ne peut être attribuée qu’à des facteurs rapides et à courte durée, comme, par exemple, les maladies apportées par les Européens associées à la guerre et à la famine »
      http://cordis.europa.eu/news/rcn/34233_fr.html

      Notons que certains de ces facteurs sont liés aux Européens, d’autres peuvent avoir été antérieurs. Les sociétés amérindiennes, surtout les états, n’étaient pas plus stables que les autres. L’empire Maya avait commencé à s’effondrer bien avant l’arrivée des Européens, dès le 10ème siècle.

      fabien

      1 juin 2015 at 21:29

    • Et sur la question des invasives, je ne suis pas le seul à penser que là encore, leur puissance invasive est largement liée à l’affaiblissements des écosystèmes envahis, et que même, peut-être, une fois passé l’effet négatif initial, ces espèces puissent avoir un intérêt :
      http://www.sudouest.fr/2014/04/17/toute-espece-invasive-a-necessairement-un-interet-ecologique-1528589-706.php

      fabien

      13 juin 2015 at 09:23


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