1000 idées pour la Corse

1000 idées pour la Corse et pour le monde

Idée n°128 : me fâcher avec tout le monde

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Je n’aurais pas dû regarder ce Cunfronti dédié aux prochaines élections territoriales. Mon opinion de ces humains qui font profession de se faire élire n’était déjà globalement pas très bonne, et mon idée pour le mois de décembre qui vient était plutôt d’aller me balader le plus loin possible des bureaux de vote, et de ne pas me soucier de cette élection jouée d’avance. Mais là, le spectacle désolant, plus proche du caquetage de basse-cour que du débat d’idées, de cette émission emblématique, m’a profondément désespéré.

Outre la forme, affligeante (ces personnes immatures, incapables de se respecter, de s’écouter, satisfaites d’elles-mêmes et de leurs bilans, c’est ça, notre classe dirigeante ?), le peu de fond qui a réussi à percer du bruit ambiant est plus que sujet à caution. 4 des 6 invités étant issus de l’actuelle majorité, ils avaient plus à cœur de défendre coûte que coûte leur bilan personnel que de développer une quelconque vision de l’avenir de la Corse. Les deux restants ont fait ce qu’ils ont pu, parfois avec un peu de courage, le plus souvent totalement dépassés par la virulence des autres.

Les arguments avancés par les uns et les autres pour défendre leur action étaient souvent très douteux. Je pense notamment au satisfecit de Vanina Pieri sur l’allongement de la saison touristique, ou au bottage de Jean Zuccarelli, en touche, ou plutôt en direction de la crise mondiale, à propos du chômage. «C’est pas moi, m’sieur, c’est la faute à la crise», semblait crier l’éminent fils d’Emile. Le tout sur fond, comme d’habitude, de flou artistique en matière de données publiques, rendant impossible toute vérification de la part du téléspectateur. D’autant que, si cette émission a le mérite d’être encore disponible sur Internet, ce n’est pas le cas de la plupart des émissions politiques. Le téléspectateur est donc invité à regarder ou écouter, sidéré, l’échange de missiles entre les intervenants, les propos contradictoires, tronqués, en temps très limité, et à essayer de se démêler une opinion avec ça. Opinion évidemment, en la circonstance, plus sûrement influencée par la virtuosité orale, voire la violence, la pique qui tue, que par le sérieux du discours.

Savoir si Vanina Pieri, Jean Zuccarelli, ou Paul Giacobbi ont un bon ou un mauvais bilan est en soi quelque chose d’important à l’approche des élections, et mériterait plus de sérieux. Mais plus largement, savoir si nos dirigeants appuient leurs choix politiques ou économiques sur de bons diagnostics, interprétés correctement et sans distorsion l’est tout autant. Or, pas mal d’éléments laissent penser que la raison ou la vérité des situations sont rarement les fondations sur lesquelles s’appuient les élus aux commandes, certes, mais tout aussi bien leurs contradicteurs, pour définir une stratégie.

Ainsi, quand Vanina Pieri nous dit que l’étalement de la saison est en bonne voie, et qu’imaginer un tourisme à l’année en Corse n’est plus un rêve, l’affirmation pose deux enjeux : le premier, pour l’électeur, de savoir si l’élue en question a fait du bon boulot, et donc si elle mérite qu’on envisage de reconduire son mandat ; le second, pour les futurs gestionnaires de l’économie corse, quels qu’ils soient, de savoir si effectivement on peut s’engager dans une politique de promotion du tourisme à l’année, avec les risques et les coût que cela suppose.

Ou bien, quand Paul Giacobbi défend dans une autre émission le projet d’un nouveau port à Bastia, projet d’un coût prévisible considérable, s’appuyant notamment sur le fait qu’« on a fait venir plus de monde », alors que le port actuel accuse une considérable baisse de fréquentation, de l’ordre de 20 % en 5 ans, on est en droit d’attendre que quelqu’un (si possible d’ailleurs le journaliste qui l’interroge à cet instant), lui fasse remarquer que son affirmation est fantaisiste, et que peut-être ce projet est de l’espèce des grands projets inutiles. Mais non, le journaliste passe à autre chose, plus soucieux de boucler la liste de ses questions que d’aller au fond de l’une d’elles.

Le problème, c’est qu’il faut bien reconnaître que les données publiques, en Corse, pour le journaliste comme pour le citoyen ou le chercheur, sont d’un accès plus que difficile. Hormis quelques organismes comme l’Observatoire Régional des Transports (ORTC), ou la Direccte concernant les chiffres du chômage, peu d’organismes mettent en accès libre des données vraiment utiles pour comprendre la Corse aujourd’hui. Malgré un louable effort de la CTC et de son site OpenData Corsica, malheureusement encore très incomplet, la plupart des données fondamentales de la société corse sont encore terriblement difficiles d’accès.

La culture de la transparence et de l’information peine à percer en Corse. Ainsi, alors que la plupart des formations politiques revendiquent la volonté de faire avancer la cause du numérique et d’Internet (la plupart du temps allègrement confondus, d’ailleurs), à un mois du scrutin, on peine à trouver les sites internet et les programmes en ligne des principales formations. Quand par miracle il existe quelque chose, un blog de candidat, par exemple, la plupart du temps, les articles ne sont pas ouverts aux commentaires, renvoyant la possibilité de réagir à la page Facebook de la formation, moyen le plus sûr de séparer les réactions de l’écrit qui les a suscités, et de les noyer dans le flot de bruit caractéristique du réseau social. Comment prétendre favoriser le débat dans ces conditions ? Comment peut-on imaginer confier à une classe politique qui ne comprend rien aux enjeux du numérique et d’Internet le soin de développer la politique numérique de la Corse ?

Conséquence de cette incapacité à saisir les enjeux d’Internet, la communication politique passe très largement encore par les canaux institutionnels et traditionnels, lieux où se concentre tout le pouvoir et toute la pensée : émissions phares de la politique corse, Cuntrastu et Cunfronti, quelles que soient par ailleurs leurs réelles qualités, répondent aux même codes, s’adressent aux mêmes publics, offrent pour les candidats les mêmes garanties : questions pas trop méchantes (ou alors trop vaches pour apporter quelque chose), sauf éventuellement pour les petits candidats, garantie d’oubli (quel pourcentage de ces émissions passées peut-on retrouver sur Internet?), garantie de superficialité (voir la basse-cour évoquée plus haut). Société du spectacle, apportant peu, et meilleur moyen pour les politiques en place, et surtout pour leurs méthodes, de ne jamais être inquiétés.

De là, un énorme doute concernant la capacité des politiciens se proclamant anticlanistes de s’extraire des habitudes délétères des décennies passées. Comment croire celui qui vous dit vouloir tout changer, mais qui a l’évidence se sent bien plus à l’aise dans les vieilles manières de faire, les vieux lieux de pouvoir, que dans l’usage d’outils ou la mise en place d’institutions qui pourraient réellement changer les choses en matière de débat public et de démocratie ?

Il reste un gros mois avant les élections, et je vais tenter de détailler un peu tout ça, de pointer les contradictions, les défaillances de notre système démocratique, de nos élus et candidats, mais aussi de nos médias, et de nous-mêmes, Corses, passionnés de politique mais incapables d’exiger, ou de mettre en place sans rien demander à personne, les véritables outils démocratiques que la technologie nous offre pourtant. Et aussi d’aller voir un peu dans toutes les statistiques qui émaillent les discours des candidats…

Quitte à me fâcher avec tout le monde, ou presque. Mais là, il faut vraiment faire, vraiment dire, quelque chose.

Un exemple de statistiques qu’il est intéressant de disséquer : la fréquentation touristique et son évolution en avant et après-saison, ou bien le trafic de passagers du port de Bastia (source : ORTC).

Avant saison Trafic passagers par port 2005-2015

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Written by fabien

1 novembre 2015 à 17:46

Publié dans Diffusion des idées

2 Réponses

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  1. Excellente analyse. Il y a de quoi se mettre les mains à la tête, parfois…les élus se satisfont volontiers d’un bilan difficile à vérifier, et les chiffres sont manipulés à l’envie, interprétés à volonté. Tout cela n’est pas fait pour réconcilier les citoyens avec les politiques et inciter les électeurs à désigner ceux qui sont censés les représenter. Le débat sur la gestion des déchets est également un exemple affligeant, les candidats/ élus méconnaissent le dossier et s’avancent sur des solutions déjà obsolètes, présentent des chiffres fantaisistes et des arguments qui ne tiennent pas la route. La crise des transports elle aussi est l’occasion d’un étalage de raccourcis populistes assez désespérant. Enfin il faut garder espoir, et ne pas hésiter, comme tu le fais, à montrer que les citoyens ne sont pas tous dupes, en espérant qu’ à terme les choses changent. t’abbracciu. A prestu.

    gozzi

    1 novembre 2015 at 21:12

  2. Il n’y a pas eu que cette émission ; il y a eu aussi le Cuntrastu avec M Salotti et le « compte rendu » assassin dans le Corse Matin du lundi matin.
    Il serait grand temps de réfléchir à la place du journaliste dans notre petite société insulaire et de son rôle de porte-voix au service d’élus bien en place et qui comptent le rester, et ce quel que soit le clan auquel ils appartiennent.

    E Zinzale

    2 novembre 2015 at 09:29


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