1000 idées pour la Corse

1000 idées pour la Corse et pour le monde

Idée n°135 : faire le point sur nos histoires d’eau

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Une année de sécheresse exceptionnelle suivie d’un hiver plus humide que la normale, et on ne parle que d’eau, de la crainte de la prochaine pénurie, de la tristesse que c’est de laisser tant d’eau partir à la mer, de l’incurie des pouvoirs publics, et de solutions ultimes et désalinisantes.

J’ai fait un petit tour dans mes connaissances personnelles et chez les hydrogéologues de l’Université de Corse pour tenter de préciser un peu cette question de l’eau en Corse. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas simple. De quoi alimenter un peu ce blog… Comme ça va être vraiment long, même si je développe le moins possible, je pense que je vais faire ça en plusieurs fois, sur les 4 thèmes suivants : la ressource / son utilisation / sa connaissance / les solutions techniques. Pour vous donner une idée, le projet est synthétisé sur le petit mindmap griffoné là dessous. Et si j’ai la force de le faire, j’essaierai d’aboutir à un dossier complet à la fin, où on pourra détailler un peu.

Mindmap eau en Corse 2

Première partie : la ressource en eau de la Corse.

Les précipitation

L’essentiel de notre ressource en eau douce provient des précipitations qui atteignent l’île (à ce sujet : non, nous n’avons pas en Corse de sources alimentées par l’eau des Alpes : toute notre eau vient bien de notre territoire, la seule eau des Alpes en Corse se trouve dans les supermarchés). Et de ce point de vue, nous sommes très bien dotés : du fait de nos reliefs et de notre position au milieu de la mer, nous recevons en moyenne pas loin de 1000mm d’eau par an, soit 1000l par m2 (1 mètre cube). Au total, comme nous disposons de 8,7 milliards de m2 en Corse, la ressource est bien de l’ordre de 8 milliards de mètres cubes par an en moyenne, ce n’est pas une erreur comme j’ai pu le lire ici ou là.

Pour vous fixer les choses, le barrage du Reginu, en Balagne, c’est 6,5 millions de m3. La totalité des précipitations tombant sur la Corse, c’est donc plus de 1000 barrages tels que celui-ci. D’où l’idée que nous ne devrions pas manquer d’eau en Corse si nous savions la gérer correctement. Mais attention, il n’est pas si simple, ni si anodin, d’interférer avec le fonctionnement normal des écosystèmes, et il est normal et indispensable qu’une partie importante de cette eau finisse à la mer.

La première complication, évidemment, c’est que ces précipitations sont irrégulières. Irrégulières dans le temps, avec des étés secs, mais aussi des années plus ou moins pluvieuses. Irrégulières dans l’espace, avec des régions plus sèches que d’autres. Mais là encore, il faut sortir du fantasme. Les zones les plus sèches de Corse reçoivent autour de 500mm d’eau par an (pointe du cap, littoral balanin, littoral du sud…), ce qui correspond à peu près à ce que reçoivent la Beauce ou la côte Languedocienne, ou encore les Bouches du Rhône. C’est relativement peu, en effet, le seul d’aridité étant généralement fixé en climatologie à 350mm par an. Ca reste cependant suffisant pour qu’historiquement, on ait pu faire pousser des arbres adaptés dans ces zones et pour que la Balagne ait été le grenier à blé de la Corse.

precipitations-france

Pas de grande zone sèche en Corse…

Mais surtout, ces zones sèches sont très petites. Dès que l’on s’éloigne de quelques kilomètres du littoral, les précipitations sont plus conséquentes. En fait, où que vous vous trouviez en Corse, il y a probablement à moins de 20km de votre emplacement un relief qui reçoit plus de 1000mm par an. Les reliefs les plus élevés du centre de l’Ile, reçoivent jusqu’à 1800mm par an, peut-être un peu plus. Pour fixer encore les idées, la moyenne des précipitations annuelles du Bassin Parisien tourne autour des 600mm.

En résumé, nous n’avons pas de problème d’eau. Nous avons une ressource plus que suffisance. Notre problème est que nous avons en saison froide un fort excès de précipitations, et en saison chaude un déficit. Que certaines années sont difficiles, et qu’on ne sait pas comment le climat évoluera précisément à l’avenir. Que certaines zones sont globalement sèches, mais que la ressource n’est jamais très loin. Notre problème est donc un problème de gestion, et cette gestion nécessite de la compétence.

 

Quand ça coule trop...

1.2 Le devenir de cette eau

Une fois précipitée sur notre territoire, il peut arriver pas mal de choses à cette eau. Elle peut être évaporée, elle peut être utilisée par les êtres vivants, elle peut ruisseler, rejoindre les cours d’eau et la mer, ou encore s’infiltrer dans les zones souterraines, où elle pourra encore avoir différents destins, ressortir sous forme d’une source, par exemple… Un article récent nous disait que 4 milliards de mètres cubes de notre ressource sont perdus par évaporation. Je ne sais pas si c’est le bon chiffre, et je me demande si ça ne comprend pas l’évapotranspiration des plantes. Dans tous les cas, c’est une eau sur laquelle nous ne pouvons agir qu’à la marge.

A peu près 2 milliards de mètre cubes s’écoulent chaque année dans nos fleuves et rivières. Si vous voulez tout savoir sur le débit de nos cours d’eau, il y a sur ce site du ministère de l’écologie une base de données régulièrement alimentée. Détaillé pour nos principaux fleuves, ça donne à peu près ça comme ordres de grandeur :

Golu : 450 millions de mètres cubes par an.
Tavignanu : 300 millions.
Liamone : 300 millions.
Taravu : 200 millions.
Gravona : 150 millions.
Rizzanese : 100 millions.
Fium’Orbu : 100 millions.
Portu : 90 millions.
Solenzara : 70 millions.
Fangu (Falasorma) : 60 millions.
Fium’Altu : 40 millions.
Bravona : 25 millions.
Ortolu : 10 millions.

Reste ensuite l’infiltration dans le sous-sol, mais je n’ai pas de données à ce sujet, faudra que je retourne voir les hydrogéologues. De ce que j’ai retenu de nos discussions jusqu’à présent, on manque encore pas mal de connaissances à ce sujet, et il y a encore beaucoup de recherches à mener.

1.3 Le stockage

Le stockage naturel est principalement souterrain. Il correspond aux nappes phréatiques et différents aquifères se trouvant à différents niveaux dans les fractures des roches. Assez mal connus pour la Corse, me dit-on, ces stocks ne sont sans doute pas négligeables, bien que probablement relativement modestes à l’échelle de ce que l’on peut trouver sur un continent. Un gros travail a déjà été fait sur les aquifères littoraux, dont une synthèse se trouve dans cet atlas, mais les autres aquifères semblent plus mal connus. Or, ce sont ceux qui alimentent nos sources, justement. Mais comme ce sont de petits aquifères (même si leur nombre est très grand, et donc leur volume total peut être important), ils sont difficiles à étudier et à cartographier.

Pour les plus gros aquifères, comme la nappe située aux environs de Biguglia, on parle de quelques dizaines de millions de mètres cubes, probablement de l’ordre de la centaine de millions de mètres cubes pour toute la Corse. On peut peut-être imaginer que pour les autres aquifères on soit dans le même ordre de grandeur, mais je spécule totalement. Pour comparaison, la nappe phréatique d’Alsace, c’est 35 milliards de mètres cubes, soit mille fois plus que notre plus grosse nappe.

Le stockage artificiel se fait principalement sous forme de grosses retenues d’eau, soit à destination principalement agricole, soit à destination principalement hydroélectrique. Ca doit correspondre à une capacité de l’ordre de la centaine de millions de mètres cubes, encore une fois.

Nous avons aussi du stockage d’eau potable, avec des volumes beaucoup plus faibles, comme le réservoir du col de Salvi, en Balagne, des retenues collinaires, des réservoirs souples, peut-être d’anciens réservoirs de villages encore en état… Et évidemment, tous les stockages de particuliers, bassins dans les jardins, piscines, etc, qui comptent pour de petits volumes, mais sont très nombreux. Les stockages comme les piscines constituant à la fois une réserve et une consommation, celles-ci étant rarement remplies à partir d’une source existante.

Quoi qu’il en soit, pour ces stockages, il y a plusieurs points à prendre en compte : leur capacité totale, la quantité que l’on peut en tirer sans conséquences dramatiques pour l’environnement, la vitesse de renouvellement de l’aquifère ou du réservoir, ou encore la saisonnalité de ce remplissage. De même, pour un fleuve, il n’est pas forcément sans conséquence de mener des prélèvements importants ou d’installer un barrage.

En conséquence, quand nous aborderons la question de l’usage de cette ressource, il faudra toujours avoir en tête que nous ne pouvons nous permettre d’utiliser qu’une fraction de l’eau passant sur notre territoire (ou sous notre territoire), et qu’au-delà d’une certaine pression sur la ressource, les conséquences peuvent être graves. D’où l’importance de bien comprendre et bien faire connaître aux usagers et aux pouvoirs publics l’ensemble des questions liées à l’eau.


Sauf mention contraire, le contenu de cette page est sous contrat Creative Commons

 

 

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Written by fabien

2 avril 2018 à 17:47

Publié dans Sans classement fixe

7 Réponses

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  1. Pardon,
    Le lien suivant est plutôt hors sujet. Mais l’infographie m’avait troublé.
    Je profite de ton enquête pour partager mon émoi.
    http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/05/20/combien-y-a-t-il-d-eau-sur-terre/

    sylvanier

    2 avril 2018 at 19:16

    • Très bon article, je me suis aussi laissé emporter par l’hallucinant échange dans les commentaires à propos de crème solaire, qui, semble-t-il, cause des dommages graves au cerveau.
      Je suis heureux que mes lecteurs soient plus civilisés que ça.

      fabien

      2 avril 2018 at 19:54

      • Mince, j’avais un message hors de propos à t’envoyer.
        J’ai résolu l’enigme, cela ne marche plus.
        J’ai essayé Messenger et aussi une adresse Yahoo manifestement obsolète…
        Y a t-il un meilleur chemin?
        Christian Agostini

        sylvanier

        4 juin 2018 at 21:25

  2. Tiens, je m’aperçois que j’ai oublié de parler de la neige. Précipitations à libération progressive, et donc une forme de stockage naturel. Simplement, là-dessus, je n’ai rien de précis quant aux volumes concernés (sur telle ou telle montagne, à telle date, on a tel volume d’eau sous forme de neige).

    fabien

    3 avril 2018 at 10:46

  3. Merci Fabien d’avoir repris ta plume !
    Très intéressant

    Colette

    17 avril 2018 at 22:23

  4. Je découvre ce blog à l’instant, et je peux vous dire BRAVO ! Blog tres tres instructif, merci pour votre travail qualitatif !

    Emmanuelle vernay

    16 décembre 2018 at 10:35


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