1000 idées pour la Corse

1000 idées pour la Corse et pour le monde

Evolution et nutrition

Dans les discussions concernant l’alimentation humaine, diverses affirmations se référant à l’évolution sont employées comme arguments :

  • Nous possédons le même système digestif que les grands singes. Ceux-ci sont végétariens. Nous devrions donc être végétariens. Voire frugivores.
  • Les chasseurs-cueilleurs consommaient principalement des végétaux, parce que l’accès aux ressources animales était difficile.
  • Les végétaux sont des sources de protéines aussi bonnes que les produits animaux, donc il n’est pas nécessaire de consommer ces derniers.
  • Nous n’avons pas génétiquement évolué depuis le paléolithique supérieur. Une alimentation idéale devrait donc être calquée sur celle de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs.
  • Au paléolithique, on ne consommait ni céréales ni légumineuses. Une alimentation de type paléo ne devrait en conséquence pas contenir ces catégories d’aliments.
  • Du fait de nos capacités modernes de production de nourriture, il n’est plus nécessaire de consommer des produits animaux.

 

1. Différences entre humains et autres primates en matière de système digestif.

1.1. Volume

Les systèmes digestifs diffèrent considérablement par leur volume. Le volume du système digestif humain dans son ensemble est à peu près 40% plus faible que celui attendu en comparaison des autres singes anthropoïdes. On retrouve notamment ce résultat cité par Aiello et Wheeler dans The Expensive tissue hypothesis (1).

Proportion comparée des organes primates et humains.png

1.2. Proportions

A l’intérieur de ce volume plus faible, la part du côlon est à nouveau plus faible chez l’humain que chez les autres primates (2). Grossièrement : 20% du total contre 50% (-60%). Ce qui donne un volume global du côlon chez l’humain, rapporté à l’ensemble du corps, de l’ordre de 1/4 de ce qu’on trouve chez les autres primates. Le côlon étant la partie du système digestif abritant le microbiote actif dans la digestion des plantes, on peut estimer que la capacité de digestion de végétaux par les humains est significativement plus faible en volume que celle des autres primates. En revanche, Katarine Milton suggère dans cette étude des similarités en termes de capacités qualitative : les humains seraient en capacité de consommer les mêmes types de végétaux que leurs cousins, et ces végétaux seraient nécessaires à une digestion et ou une nutrition correcte. Dans une autre publication, la même année (1999), Katharine Milton suggère que le moyen pour les humains de contourner ce manque de capacité à digérer d’importants volumes a été justement la consommation de viande (6).

Comparaison systèmes digestifs

 

1.3. Le microbiote

Concernant ce microbiote, il semble que l’on retrouve certains similitudes entre celui des humains et celui des autres primates, mais avec un appauvrissement marqué chez Homo sapiens (3), ce qui laisse là encore présupposer de moindres capacités de digestion des végétaux au moins en volume.

1.4. Conclusion

Globalement, si l’on considère l’importante différence de volume global du système digestif, le très faible volume relatif du côlon chez l’homme, et l’appauvrissement de notre microbiote, il semble difficile de soutenir qu’Homo sapiens puisse avoir des capacités de digestion des végétaux dans des volumes identiques à ceux que consomment les autres grands singes. Du moins pas sans transformations externes de ces végétaux (coupe, cuissons, divers autres traitements).

 

2. Alimentation des autres primates

Parmi les primates, il semble exister des différences sensibles d’alimentation. Pour les plus proches de nous, les gorilles (genre Gorilla) semblent presque exclusivement végétariens, tandis que les chimpanzés communs (Pan troglodytes) consomment une certaine proportion de produits animaux, obtenue par la chasse. Les bonobos (Pan paniscus) semblent intermédiaires entre gorilles et chimpanzés.
Pour les plus éloignés, il semble exister un grand écart, allant de presque totalement végétarien à presque totalement carnivore (insectivore).

2.1 Alimentation du gorille

Les gorilles sont généralement considérés comme végétariens. Il est cependant rapporté la consommation d’invertébrés, parfois de manière involontaire (ils sont consommés avec les végétaux), contribuant probablement à l’alimentation du gorille sous forme d’oligo-éléments (10). Certains groupes, mais pas tous, consomment aussi volontairement des invertébrés, notamment des fourmis, toujours en quantités faibles (11). Il se peut que très occasionnellement, des gorilles consomment d’autres animaux, vertébrés ou même mammifères (on retrouve les mêmes comportements chez de nombreux animaux végétariens) . Du fait de la rareté de ces comportements, il est difficile d’en tirer d’autres conclusions que le fait que les animaux végétariens ou herbivores ne rechignent pas à compléter leur ration à l’occasion, sans que cela leur soit indispensable.

2.2 Alimentation du chimpanzé

Uné étude ancienne (1974) conclut que la fraction animale dans la ration des chimpanzés étudiés est de l’ordre de 5% (4). Katarine Milton (1999), déjà citée, reprend de telles valeurs (4 à 6%).

Ducros 1992 espèces proies des chimpanzés et baboins

2.3 Alimentation du Bonobo

2.4 Alimentation des autres primates

Ducros 1992 alimentation animale primates

Outre des invertébrés, de nombreux primates consomment des mammifères :

Ducros 1992 primates consommant des mammifères

2.5 Conclusion

Il est difficile de conclure que les espèces cousines d’Homo sapiens soient strictement végétariennes. Toutes les espèces de singes anthropoïdes complètent leur nourriture avec des invertébrés, dont la densité nutritionnelle est importante. De nombreuses espèces de primates chassent et consomment des mammifères, et certaines espèces insectivores ont une alimentation presque exclusivement animale.

 

 

L’accès à l’alimentation animale était difficile pour les humains du paléolithique

Nous n’avons pas les crocs et les griffes nécessaires à la chasse.

Outils, culture, savoir-faire…

Il est particulièrement difficile à un occidental (d’autant plus s’il est citadin) d’imaginer l’ingéniosité dont peuvent faire preuve les sociétés primitives pour accéder à des ressources animales, et la facilité avec laquelle certaines de ces ressources peuvent parfois être acquises, d’autant plus lorsque l’on possède des mains, quelques outils simples et des capacités de coordination.

Ducros 1992 intimidation

Certaines ressources animales ne nécessitent ni griffes ni crocs ni outils pour être obtenues : pêche à la main en rivière, crustacés, coquillages, insectes, gastéropodes… D’ailleurs, il semble que déjà des pré-humains aient pesé fortement sur des populations de tortues géantes il y a 2,6 millions d’années (7).

Extinction tortues Rhodin & al. 2015

Les Achés du Paraguay attrapent des tatous, pacas (un rongeur d’une dizaine de kilos), nasuas (un mammifère carnivore d’environ 5kg) à la main (8). La même étude rapporte une méthode de pèche consistant simplement à créer un petit barrage avec des branches et à attraper les poissons à la main.

Why hunters gather Ache 1982

Le problème est que les primates en général, et les humains en particulier, utilisent des moyens culturels de contourner leurs limitations physiques (9).

Grine Daeglin Morphologie fonctionnelle 2017

Le fait de ne pas disposer d’armes naturelles prédisposant à tel ou tel comportement n’est donc pas totalement pertinent dans le cadre de l’étude des primates, et le devient de moins en moins à mesure que l’on avance dans le processus d’hominisation.

Les humains ne sont pas dépourvus de capacités physiques

Mais il faut ajouter à cela le fait que certaines armes purement physiques, notamment liées à la bipédie, semblent elles-mêmes propres au genre Homo. De multiples adaptations ont ainsi rendu les humains, peut-être depuis Homo habilis, plus certainement depuis Homo erectus, particulièrement adaptés à la course d’endurance.

Human_Running_Adaptations

Il est supposé que cette capacité de course sur de longues distances, couplée à une capacité accrue de régulation de la température corporelle, grâce à la forme générale longiligne du corps humain, à la moindre surface exposée au soleil en milieu de journée, et à une augmentation des capacités de sudations, a fait des humains, à partir d’Homo erectus, de potentiels redoutables chasseurs « à l’épuisement » (13).

En résumé :
Jusque dans les années 1980, le genre Homo est considéré comme très bon marcheur, mais mauvais coureur, du fait de ses faibles qualités de sprinteur.
En 1983, deux chercheurs de l’Université de l’Utah, Dennis Bramble et David Carrier, découvrent que la position bipède permet aux humains d’améliorer leurs capacités de respiration durant la course (14).
En 1984, David Carrier (15) émet l’hypothèse théorique que cette capacité permet aux humains de tenir de très longues distances en endurance, ouvrant la possibilité d’un type de chasse particulier appelé chasse à l’épuisement (persistance hunting).
En 2004, un article de Dennis Bramble et Daniel Lieberman paru dans Nature consolide l’hypothèse de Carrier et résume les avantages humains en matière de course d’endurance.
D’autres articles suivront précisant le rôle de certains muscles (grand fessier…) ou l’avantage thermique lié à la perte de la pilosité paraissent dans les années suivantes.
– Meilleure gestion de la respiration.
– Meilleures capacités de transpiration permettant de réguler mieux la température corporelle aux heures chaudes.
– Meilleure régulation de la température accrue encore par le caractère longiligne du corps humain, qui dissipe bien la chaleur, et par la faible surface exposée au soleil de midi sous les tropiques.
– Multiples adaptations à la course, notamment renforcement des chaines tendineuses (tendon d’Achille, tendon nuchal), musculaires (grand fessier), squeletiques (courbure de la colonne vertébrale…).

 

 

 

Chasseurs-cueilleurs étudiés au 20ème siècle

Contrairement à une idée très répandue, les sociétés de chasseurs-cueilleurs étudiées consomment plutôt de grandes proportions de produits animaux, souvent supérieures à celles consommées par les habitants modernes des Etats-Unis. Ainsi, une étude menée par Loren Cordain & al. en 2000 souligne-t-elle que le ratio végétal / animal est de 62 pour 38 aux Etats-Unis et que seules 13,5% des sociétés de chasseurs-cueilleurs étudiées ont un ratio plus important en faveur des végétaux (12) :

Cordain & al. Ratios végétaux animaux

Total dependence on animal food.png

La consommation de produits animaux a tendance à augmenter avec la latitude (relativement faible consommation près de l’équateur, très forte consommation en approchant des pôles), mais cette consommation peut déjà être importante sous les tropiques, notamment en Australie et en Amérique du sud (12bis).

Meat proportions hunter gatherers

Une étude plus générale (attention, l’extrapolation de la courbe fait tomber la consommation de végétaux au-dessous de zéro au-delà de 70° de latitude, ce qui serait aberrant, mais il n’existe en fait pas de populations étudiées à des latitudes aussi élevées) (12ter).

HuntGathFishPercent

 

Végétaux, protéines et autres nutriments

Il est souvent évoqué le fait que les végétaux sont une source de protéines à peu près aussi valable que les animaux. C’est vrai pour l’essentiel, bien qu’il soit parfois suggéré que certains acides aminés semi-essentiels tels que la glycine ou la proline ne sont pas présents en quantités suffisantes dans les végétaux.

Il semble qu’il faille chercher d’éventuelles difficultés dans les régimes végétariens, ou a fortiori végétaliens dans l’accès à certains micro-nutriments ou acides gras. Le cas de la vitamine B12 est bien connu, et n’est généralement pas contesté, ni par la partie végéta*ienne, ni par ses opposants. Il est généralement suggéré par certains nutritionnistes un risque de carence en minéraux tels que fer, zinc ou calcium chez les végéta*iens. Plus récemment, l’accent a été porté sur les vitamines liposolubles (vitamines A, D et K2) et sur l’acide Docosahexaénoïque (DHA), de la famille des oméga 3.

De fait, l’évolution humaine semble une permanente recherche de graisses animales.

 

 

 


Sources

1. The expensive-tissue hypothesis : the brain and the digestive system in human and primate evolution. Leslie Aiello, Peter Wheeler, 1995.
https://prod-edxapp.edx-cdn.org/assets/courseware/v1/67e06bd5c8a3c7b568a55bf3ee1933ee/c4x/WellesleyX/ANTH_207x/asset/Aiello95_expensivetissue_.pdf

2. Nutritional Characteristics of Wild Primate Foods: Do the Diets of Our Closest Living Relatives Have Lessons for Us?
Katharine Milton, 1999
http://linkinghub.elsevier.com/retrieve/pii/S0899900799000787

3. Rapid changes in the gut microbiome during human evolution.
Andrew H. Moellera & al., 2014.
http://www.pnas.org/lookup/doi/10.1073/pnas.1419136111

4. L’alimentation protéique du Chimpanzé dans son environnement forestier naturel.
Claude Marcel Hladik, Gérard Viroben, 1974
https://hal.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/561721/filename/Alimentation_chimp.PDF

5. Le singe carnivore. La chasse chez les primates non humains.
Jacqueline Ducros, Albert Ducros, 1992.
http://www.persee.fr/doc/bmsap_0037-8984_1992_num_4_3_2320

6. An hypothesis to explain the role of meat-eating in human evolution.
Katharine Milton, 1999.
https://nature.berkeley.edu/miltonlab/pdfs/meateating.pdf

7. Turtles and Tortoises of the World During the Rise and Global Spread of Humanity:
First Checklist and Review of Extinct Pleistocene and Holocene Chelonians
Rhodin & al., 2015

8. Why hunters gather: optimal foraging and the Aché of eastern Paraguay
Kristen Hawkes, Kim Hill, James F. O’Connel, 1982.
https://anthrosource.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1525/ae.1982.9.2.02a00100

9. Morphologie fonctionnelle, biomécanique et rétrodiction du régime alimentaire des premiers homininés,
Frederick E. Grine, David J Daegling, 2017
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1631068317300192

 10. Insectivory by gorillas
Harcourt & Harcourt, 1984
https://www.karger.com/Article/PDF/156184

11. Intrapopulation differences in ant eating in the mountain gorillas of Bwindi Impenetrable National Park, Uganda
Jessica Ganas & Martha M. Robbins

https://pdfs.semanticscholar.org/a7c4/4172b35eb6b401d5973b05db1df821aa77c9.pdf

12. Plant-animal subsistence ratios and macronutrient energy estimations in worldwide hunter-gatherer diets

Loren Cordain Janette Brand Miller S Boyd Eaton Neil Mann Susanne HA Holt John D Speth, 2000.
12bis.Paleolithic nutrition:what did our ancestors eat?
Jenie Brand Miller, Neil J. Mann, Loren Cordain
https://www.researchgate.net/publication/265496576_Paleolithic_nutritionwhat_did_our_ancestors_eat
12ter.Hunter-Gatherers and Human Evolution

13. Endurance running and the evolution of Homo
Dennis M. Bramble, Daniel E. Lieberman, 2004
https://barefootrunning.fas.harvard.edu/Nature2004_EnduranceRunningandtheEvolutionofHomo.pdf
14. Running and breathing in mammals
Dennis M. Bramble, David Carrier, 1983
https://www.researchgate.net/publication/16350157_Running_and_breathing_in_mammals
15. The energetic paradox of human runninfg and hominid evolution
David Carrier, 1984
https://www.jstor.org/stable/2742907
The carnivorous feeding behavior of early Homo at HWK EE, Bed II, Olduvai Gorge,
Tanzania
Michael C. Pante &al., 2018
http://discovery.ucl.ac.uk/1574296/1/de%20la%20Torre_Manuscript_Pante_et_al.pdf
The Iceman’s Last Meal Consisted of Fat, Wild Meat, and Cereals
Man the Fat Hunter: The Demise of Homo erectus and the Emergence of a New Hominin Lineage in the Middle Pleistocene (ca. 400 kyr) Levant
Miki Ben-Dor, Avi Gopher, Israel Hershkovitz, Ran Barkai, 2011.

The worldwide association of H. erectus with elephants is well documented and so is the preference of humans for fat as a source of energy. We show that rather than a matter of preference, H. erectus in the Levant was dependent on both elephants and fat for his survival.
Survival of the fattest: fat babies were the key to evolution of the large human brain

Hunting and Scavenging by Plio-Pleistocene Hominids: Nutritional Constraints, Archaeological Patterns, and Behavioural Implications
Henry T. Bunn, Joseph A. Ezzo, 1993.
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S030544038371023X

The different lines of evidence suggest that the subsistence activities of early Homo probably included active, confrontational scavenging to obtain mostly intact carcasses of large animals and some opportunistic hunting of small animals, both of which yielded significant quantities of meat and fat that were an important source of calories, vitamins, and minerals.

Revisiting the hunting-versus-scavenging debate at FLK Zinj: A GIS spatial analysis of bone surface modifications produced by hominins and carnivores in the FLK 22 assemblage, Olduvai Gorge, Tanzania
Jennifer A. Parkinson, 2018
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S003101821830021X

This analysis suggests hominins had early access to fleshed carcasses at FLK Zinj, particularly of smaller prey, which they may have acquired through hunting. Damage patterns on larger carcasses are more difficult to interpret, but are consistent with early access through hunting or aggressive scavenging. A reanalysis of carnivore tooth mark frequencies on the FLK Zinj bovid fauna also supports an early access scenario.

 

Unraveling hominin behavior at another anthropogenic site from Olduvai Gorge (Tanzania): new archaeological and taphonomic research at BK, Upper Bed IIM. Dominguez-Rodrigo, 2009.

Highly cut-marked long limb shafts, especially those of upper limb bones, suggest that hominins at BK were actively engaged in acquiring small and middle-sized animals using strategies other than passive scavenging. The exploitation of large-sized game (Pelorovis) by Lower Pleistocene hominins, as suggested by previous researchers, is supported by the present study.

Mots-clés de recherche : plio-pleistocene marrow ; hunting versus scavenging debate ;

 

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Written by fabien

11 octobre 2018 à 15:06

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