1000 idées pour la Corse

1000 idées pour la Corse et pour le monde

Idée n°17 : soigner notre tourista

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Dans Athéna Pensive, chroniques d’économie Corse, l’économiste Jacques Orsoni consacre un chapitre au tourisme. Le tourisme, nous connaissons tous : c’est le secteur économique le plus marquant pour la Corse et pour les Corses. Deux mois par an, pour que les touristes nous apportent de quoi vivre le reste de l’année, nous acceptons de sacrifier à peu près tout ce qui fait le bonheur de vivre en Corse. Nous l’acceptons tous, car, nous le savons bien, le tourisme est le poumon de l’économie Corse.

Un poumon pourtant quelque peu phtisique, si on en croit Jacques Orsoni : « Sur 22 000 entreprises, toutes activités confondues, présentes en Corse, les établissements touristiques ne représentent que 7% du nombre total.[…]occupent, en moyenne, un effectif salarié deux fois moindre que les autres firmes corses[…]une entreprise sur cinq n’est ouverte qu’en été. »

Ce qui compte, m’objectera-t-on avec raison, ce n’est pas ce que le tourisme apporte directement. Il y a des retombées indirectes, tout le monde profite de cette manne d’une manière ou d’une autre. C’est vrai, je cite in extenso : « Globalement, on calcule que le tourisme par ses effets directs et indirects engendre un chiffre d’affaires d’environ deux milliards d’euros, soit une valeur ajoutée de sept cents millions d’euros. Rapportée au PIB de la Corse, la part du tourisme représente environ 10% du total, ce qui constitue, il convient de le souligner, une relativement mince performance, pas davantage que le secteur de l’économie sociale et solidaire. Modestes aussi apparaissent les résultats en termes d’emploi. Le tourisme génère en moyenne quatre à cinq mille postes d’emplois salariés équivalents plein-temps. Ce qui ne représente pas plus que 4% ou 5% de l’emploi total insulaire. De fortes variations saisonnières rectifient ce chiffre moyen, puisqu’on compte quelques huit mille salariés en août contre deux mille en période creuse. Un salarié sur quatre occupe un poste à l’année.

La durée moyenne des contrats ne dépasse pas quatre mois ».

Jacques Orsoni poursuit en remarquant la jeunesse des employés, la faiblesse des salaires et de la qualification des emploi. Cela malgré l’importance du secteur touristique en Corse : « un pays entièrement dédié au tourisme, la Tunisie, ne reçoit que deux fois et demie plus de visiteurs que la Corse. Toutefois l’impact du tourisme sur l’économie de l’île reste, tout bien considéré, assez modeste. »

Quoi, ces hordes de touristes, ces files interminables de voitures, ces rotations continues de bateaux et d’avions, ce littoral saccagé, ces déchets qu’on ne sait plus traiter, tout ça, pour si peu ? Pas loin de trois millions de touristes (10 touristes pour 1 habitant) pour 5000 emplois, pour un dixième de la richesse ? Toutes ces difficultés pour trouver un logement à l’année, un médecin en été, pour ça ?

Y’a queq’chose qui cloche là dedans, aurait dit mon oncle.

Un tourisme autiste

Ce qui cloche, c’est que le tourisme n’est relié à aucun autre secteur de l’économie et de la vie. Ou très peu. Nous aimons nous moquer des pumataghji, ces mangeurs de tomates qui ne dépensent rien chez nous. Mais qu’avons-nous vraiment à leur offrir ? L’essentiel de ce qui se vend ou s’achète en Corse, été comme l’hiver, vient d’ailleurs.

Un jour que je mangeais avec mon père au restaurant, je lui fis la remarque suivante : nous sommes dans un restaurant construit avec des parpaings, du ciment, des matériaux produit ailleurs. Nous sommes assis sur des chaises et à une table qui ont été produits ailleurs. Nous mangeons dans des couverts importés. Le contenu de l’assiette ne vient pas de Corse. Même la tranche de charcuterie a probablement été travaillée à partir d’un porc breton.

La conséquence de cela est simple : en termes économiques, à peine dépensé en Corse, l’argent des touristes est déjà aux deux-tiers reparti vers nos founisseurs : il n’irriguera pas l’économie productive locale. En termes sociaux, cela ne crée que des emplois sous-qualifiés et saisonniers : vendeurs, serveurs… En termes humains, nous perdons tout le bonheur et la fierté d’offrir à l’autre ce que nous avons peiné à créer. Nous ne sommes plus que des agents économiques, des intermédiaires de commerce. Et même pas efficaces, avec ça : toute cette débauche d’énergie pour 10% du PIB.

Une autre vision du tourisme

Ne sommes-nous pas capables de produire nous-mêmes les matériaux de construction, les meubles, la vaisselle et la nourriture servie à nos touristes (et pourquoi pas à nous-mêmes, d’ailleurs) ? Cela reviendra plus cher ? Bien entendu, la qualité se paie, la main-d’œuvre aussi. Mais que voulons-nous ? Une économie de servants saisonniers sous-payés achetant leur pitance d’importation en hard-discount ou une économie pourvoyeuse d’emplois chargés de sens, pour tous, avec une offre moins bon marché, mais d’excellente qualité ? C’est une véritable question de société, et le modèle actuel montre chaque jour qu’il n’est même pas capable de tenir sa seule promesse : nous enrichir financièrement en échange du sacrifice de tout le reste.

Il faudrait aussi questionner la continuité territoriale, qui est, dans une large mesure, une subvention de fait aux exportations vers la Corse. Une part de cette enveloppe serait sans doute plus justement utilisée en soutien aux secteurs productifs en Corse.

Cette notion de tourisme de qualité est diamétralement opposée à celle de tourisme de luxe. Le tourisme de luxe consiste à arroser d’argent un secteur en espérant que les autochtones (nous, en l’occurrence), en récolteront les éclaboussures au passage. Presque rien de ce qu’il vend n’est authentique ou local. On fait venir les golfeurs et les langoustes dans la piscine par hélicoptère, les résidents ne sont considérés que comme des serviteurs, les capitaux viennent d’ailleurs, de tels projets ne se financent pas localement, et les bénéfices vont ailleurs, là où sont les capitaux, là où on n’en a pas besoin.

Le tourisme que nous devrions développer est autre. Nous devons nous focaliser non pas sur ce que nous avons à offrir, mais sur ce que nous souhaitons offrir. Nous devons décider nous-même de quel type de relations nous voulons avec nos visiteurs.

Un tourisme viable

Même si nous nous plaçons dans une perspective purement économique (ce que je ferai jusqu’à la fin de ce texte), nous devons comprendre à quel point la richesse résultant d’une activité est une notion différente du chiffre d’affaires, du nombre de clients et plus encore du nombre de passants dans la rue.

Aujourd’hui, l’alpha et l’oméga de la réussite touristique de la Corse semblent être le nombre de passager qui prennent un billet pour l’île. Ah, trois millions ont transité par nos ports et nos aéroport, c’est plus que l’an dernier et moins que l’an prochain, réjouissons-nous.

Pourtant, ce nombre brut ne signifie rien en termes de richesses (mais beaucoup en termes de contraintes, en revanche) : combien de temps ces touristes resteront-ils, combien dépenseront-ils, pour consommer quoi, et quelle sera leur concentration dans l’année ?

Nous le savons, le temps de séjour est de plus en plus court. La saison s’est étalée un peu, mais on est encore loin d’une répartition correcte. La dépense est faible. Et, nous l’avons vu, elle se tourne majoritairement vers des produits d’importation, parce que nous n’avons rien d’autre à offrir : la valeur ajoutée du tourisme n’est pas proportionnelle au nombre de touristes. En revanche, les contraintes imposées aux accueillants le sont : le port de Bastia explose littéralement, l’embouteillage cet été à l’entrée d’Ile-Rousse atteignait 7 kilomètres, il faut construire encore et encore pour accueillir tout ce monde, des routes, des résidences, des ports, des aéroports… Et surtout, il faut calibrer toutes nos infrastructures pour les quelques semaines de fréquentation maximale, ce qui est exorbitant en termes de coûts. Nous ne sommes pas très loin du point où, pour chaque visiteur supplémentaire, le coût sera supérieur au gain (si nous n’avons pas déjà dépassé ce point).

C’est le même problème qu’avec l’électricité : une pointe de quelques semaines dans l’année impose des investissements qui se chiffrent en centaines de millions d’euros.

Un tourisme viable, sur le plan économique, serait un tourisme qui réussirait, avec un nombre relativement limité de visiteurs, à maximiser la valeur ajoutée du secteur touristique, à renforcer les autes secteurs d’activité, à limiter les coûts et les besoins en infrastructures en écrêtant la fréquentation estivale.

Pour cela, il faut déjà le décider, et résister à l’hypnotisme d’indicateurs simplistes. La richesse apportée à la Corse par le secteur touristique n’a rien à voir avec le nombre brut de visiteurs, et tout à voir avec l’intégration du tourisme dans l’ensemble de l’activité économique. Le tourisme doit nourrir l’économie Corse, et non l’inverse, être, lui aussi, notre serviteur, et non notre maître.

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Sauf mention contraire, le contenu de cette page est sous contrat Creative Commons

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Written by fabien

5 novembre 2009 à 13:29

5 Réponses

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  1. A propos de tourista, on nous a ouvert un kebab rue NDdeN.

    Cleo

    5 novembre 2009 at 17:05

  2. On n’arrête pas le régrès.

    Y’a même un groupe fessebouque pour l’ouverture de Mcdo en Corse, avec plus de 3000 membres.
    http://www.facebook.com/group.php?gid=23507816357

    Tiens, moi qui me plaignais qu’on manque de mouvements dynamiques en faveur de quelque chose, je suis servi.

    D’ailleurs, si tu tapes Mac do Corse sur ton moteur de recherche préféré, tu tomberas sur ce petit malin-là : http://www.amivac.com/mcdonald. C’est-y pas excellent ?

    fabien

    5 novembre 2009 at 19:52

  3. […] où je vis actuellement, on construit abondamment. Bon, c’est un fait, on a besoin de loger les touristes, et accessoirement les humains qui peuplent cette île. Pour être exact, avant de construire, on […]

  4. Je pense qu’en effet la capacité de production de la Corse et son autonomie touristique est un enjeux essentiel. je vous conseille le superbe article suivant http://www.rfi.fr/emission/20140319-bienfaits-mefaits-tourisme/

    hotel Charme corse

    1 avril 2014 at 14:40

  5. […] pour la Corse une part du tourisme dans l’économie de 12,5 %. Guillaume Guidoni (11%), Jacques Orsoni (10%, mais il y a quelques années déjà) et je pense tous les économistes sérieux arrivent sans […]


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