1000 idées pour la Corse

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Idée n°104 : transhumer encore

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Pour faire suite à l’idée précédente, voici un exemple d’abandon d’une pratique traditionnelle qui, au-delà de la perte culturelle qu’elle implique, a un impact majeur sur l’environnement, sur l’autonomie de nos éleveurs, sur la qualité de la production, et donc, sur notre santé…

La transhumance traditionnelle n’était pas simplement une manière de fuir la chaleur de l’été et un événement culturel majeur, elle était aussi un outil fondamental de gestion des pâturages. Son abandon est une catastrophe pour les sols de plaine. S’il n’est pas forcément possible de rétablir aujourd’hui les grands systèmes traditionnels de transhumance, il serait assez facile de mettre en place des systèmes simplifiés ou un modèle de pseudo-transhumance, intégré dans la prévention de l’incendie, que j’expliciterai en fin de texte.

1. Comprendre un pâturage

Pour comprendre l’intérêt de la transhumance sur les pâturages et les sols, il faut comprendre le fonctionnement d’une prairie. C’est assez simple, mais il semble qu’on ne l’ait jamais expliqué à la grande majorité des éleveurs modernes de Corse.

Une prairie équilibrée, sur un sol de bonne qualité, est composée d’une base de graminées vivaces, auxquelles s’ajoutent des plantes annuelles, monocotylédones ou dicotylédones, notamment des légumineuses, fixatrices d’azote. L’immense majorité de ces plantes est comestible pour le bétail.

Les graminées supportent très bien d’être coupées ou broutées. Au contraire, si ces coupes restent dans les limites du raisonnable, et si le sol n’est pas appauvri, elles sont bénéfiques pour elles. Elles ont en effet la capacité, lorsqu’une tige est coupée, de faire repartir plusieurs tiges à partir de la base aérienne de la plante, le collet, qui sépare les racines des tiges. On appelle ça le tallage. Si on coupe ou fait pâturer raisonnablement une prairie de graminées, ces graminées repoussent plus fortes.

Mais si on abuse du pâturage, les graminées finissent par s’épuiser, le sol ne parvient plus à maintenir sa fertilité et devient beaucoup plus sensible à l’érosion. Si on laisse le bétail pâturer trop longtemps, il finit par brouter l’herbe de plus en plus près du sol, et détruit le collet. A ce moment-là, la plante meurt, tout simplement. Il faudra alors que de nouvelles plantes prennent sa place, à partir d’une simple graine, et ces plantes seront forcément moins résistantes dans un premier temps.

De plus, le piétinement constant du bétail finit par tasser le sol et limiter son oxygénation. Viennent alors s’installer des plantes à racine pivotantes ou à tubercules, capables de passer à travers les sols compactés ou capables se se contenter d’un sol pauvre, mais qui sont souvent des plantes beaucoup moins appréciées des animaux. C’est de cette manière qu’on se retrouve avec de magnifiques champs d’asphodèles, de chardons ou d’immortelles. Plantes infiniment sympathiques mais peu intéressante pour le bétail, et qui sont indicatrices d’un sol en phase terminale. D’autant plus qu’en général, les éleveurs, constatant la baisse de la fertilité de leur sol, abusent de l’irrigation, ce qui ne fait qu’aggraver le problème.

En climat méditerranéen, le risque est particulièrement important en été : le bétail laissé sur les pâturages de plaine consomme les plantes jusqu’à détruire le collet, et en fin d’été, il ne reste rien. La prairie doit alors repartir de zéro, mais les plantes qui parviennent à germer aux premières pluies sont aussitôt détruites par le bétail : la pousse est sensiblement retardée, et le sol subit encore plus de pression. D’autant que les premières pluies tombant sur ce sol mis à nu et tassé y pénètrent mal, retardant encore la pousse de l’herbage. On perd ainsi au moins un mois sur la reprise de la végétation, et, pire encore, on appauvrit le sol en quelques dizaines d’années. C’est ce qui s’est vu massivement en Balagne, par exemple. On accuse aujourd’hui le climat de la microrégion, qu’on dit le plus sec de France, ce qui est totalement faux.

2. La transhumance, solution traditionnelle

La transhumance permettait traditionnellement d’éviter tous ces problèmes : abandonner les pâturages de plaine au mois de juin (Ch’ellu si n’hè scorsu maghju, sarà più d’una simana…) évite que les graminées vivaces soient broutées jusqu’au collet. Dès les premier orages d’août ou septembre, celles-ci reprennent leur végétation, depuis leur racines pluriannuelles, en produisant de nouvelles tiges. L’eau est conservée dans le sol, protégée de l’évaporation par ce qu’il reste d’herbe séchée du printemps précédent. Les plantes annuelles peuvent germer précocement, et poussent à l’abri des vivaces.

Quand on redescend les troupeaux à l’automne, ceux-ci retrouvent des prairies parfaitement implantées. Ils n’arrachent pas les racines des annuelles, et les vivaces forment un tapis qui protège le sol du tassement. La prairie peut être conservée en parfait état d’année en année. Si on gère correctement les pâturages en hiver, en réservant des espaces pour la fauche, qui servira à compléter l’alimentation du troupeau durant les mois les plus froids, où l’herbe pousse plus lentement sous notre climat, on obtient des prairies à haut rendement, et durables.  On redevient autonome en fourrage, et la qualité de l’alimentation du bétail augmente considérablement, avec tous les effets positifs imaginables : meilleure qualité des produits, meilleure santé des animaux et des humains (voir idée précédente).

3 Transhumer encore…

La solution idéale serait évidemment de pouvoir remettre en place un véritable système de transhumance. Ce serait bénéfique sur tous les plans. Les communes de montagne seraient revalorisées, les transhumances en juin et à l’automne pourraient être insérées dans une activité d’agrotourisme culturel en dehors de la haute saison, un reboisement partiel pourrait être effectué sur certaines zones de moyenne montagne (agroforesterie), de nombreux aménagements utiles à la fois à l’activité et à l’environnement pourraient être mis en place (la Permaculture offre une infinité d’idées à ce sujet), etc.

Remettre en place à grande échelle les systèmes de transhumance traditionnelle (de type Balagna-Niolu) ne serait pas facile, mais nous n’avons plus du tout les mêmes volumes de troupeaux à gérer. Il serait possible de gérer tout cela à l’échelle de micro-régions, de communautés de communes ou de communes.

Les transhumances qui se font encore aujourd’hui se font généralement sur des distances assez faible, mais c’est déjà suffisant : les éleveurs de Spiluncatu, par exemple, se contentent de faire passer leurs troupeaux du bas de la commune (100-500m) au haut de la commune (800-1300m), le transfert se faisant en une grosse matinée au maximum. L’opération étant rendue possible par l’existence de bonnes surfaces appartement à la commune en montagne. Mais cette zone n’étant pas gérée spécifiquement, elle reste très pauvre, et la seule solution des éleveurs pour obtenir de l’herbe est de brûler d’assez vastes zones à l’automne, ce qui n’arrange pas forcément les choses. Bien encadré et avec quelques aménagements simples, ce système de transhumance courte pourrait être bien plus favorable.

4 … ou faire comme si

Si transhumer n’est vraiment pas possible, il reste la solution d’organiser des pseudo-transhumances. Le système est simple : on réserve une partie des pâturages, mettons 20%, pour l’été, et on y met le bétail. Pendant ce temps, le reste des surfaces n’est pas sollicité. Le système est efficace et peut être rendu encore plus intéressant si on cherche quelques synergies :

La zone d’été devra être fraîche. Les arbres y sont bienvenus. On retrouve l’intérêt d’un système en agroforesterie. Les arbres présentent en outre l’intérêt d’offrir un complément de fourrage en été : leur feuillage reste vert. En calculant correctement la densité d’arbres, on se retrouve avec deux strates de fourrage : l’herbe au sol et le feuillage des arbres (il faudra choisir judicieusement les espèces). L’ombre apportée par les arbres est utile pour les animaux, mais elle permet aussi de justifier une irrigation raisonnée, afin de garder l’herbe verte aussi longtemps que possible, là où une zone de prairie sans arbres subirait un dessèchement trop important.

La zone d’été sera donc fortement pâturée (ce n’est pas grave, elle a 8 mois d’hiver pour s’en remettre, et les racines des arbres protègent le sol), et éventuellement arrosée, avec une couverture arborée discontinue, ce qui en fait une zone pare-feu très intéressante. Elle devra donc être judicieusement placée. Par exemple, au sud-ouest de zones d’habitation (si le vent dominant est de sud-ouest) ; ou bien, sur les zones de pare-feu qui sont actuellement créées un peu partout (voir photo).

On se retrouve alors dans une situation similaire à celle d’une transhumance…

pare feu erbaghjolu

Zone pare-feu à Erbaghjolu, près de Corti. Clôturée, cette zone pourrait servir de réserve de pâturages d’été. Des arbres y poussent déjà spontanément, il faudrait les favoriser et garder une densité modérée. Dans l’idéal, il y aurait une forte concentration de bétail en été, permettant de conserver le caractère de pare-feu de la zone. La clôture pourrait être en retrait de la bordure, pour éviter qu’en cas d’incendie le bétail ne se trouve trop près des zones dangereuses de maquis. Des réservoirs d’eau (bassins, retenues collinaires, voire dew ponds…) pourraient être placés à différents niveaux pour abreuver le bétail et servir en cas d’incendie. Etc.. Bien entendu, tout cela nécessiterait une véritable coopération entre les différents acteurs du lieu (pouvoir publics, éleveurs, propriétaires…), mais il serait temps de se rendre compte que sans cette nécessaire coopération, nous n’arriverons jamais à rien. D’ailleurs, cette difficulté pourrait devenir un avantage, en nous forçant à apprendre à utiliser des méthodes de travail coopératif qui un jour pourraient bien nous sauver la vie…

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Written by fabien

14 avril 2013 à 11:59

Publié dans En pratique, Produire ici

7 Réponses

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  1. Bravo et merci pour cette 104e idée, sa rédaction claire et sa précision.
    J’espère que son audience atteindra les différents acteurs en partie cités.
    Cela serait déjà une deuxième marche sur la dizaine à gravir.
    Je fais passer avec mes moyens.

    Christian Agostini

    14 avril 2013 at 16:28

  2. Encore de la belle prose ! Je n’en suis pas étonné, j’ai toujours le plaisir de lire vos « Idées pour la Corse ».
    Cette transhumance est également l’objet de réflexions chez les ornithologues. En effet, depuis que les estives (pâturage d’été en montagne) se font rares, les gypaètes barbus (altore en langue corse) ne sont plus que deux ou trois couples. Grâce à un ou deux charniers entretenus par l’homme.
    Ce vautour est en quelque sorte la fin du cycle de « destruction » des cadavres et charognes car l’altore se nourrit des restes dont les os qu’il laisse tomber de haut pour les briser sur les rochers.
    Ce qui me tracasse, ce n’est pas tellement la rareté de cet oiseau de haute montagne, mais l’intention, il me semble, de réintroduire des couples en Corse alors qu’il ne peuvent, actuellement, se nourrir que grâce à ces charnier artificiels. Une bonne idée pour la Corse ?

    Patrice

    14 avril 2013 at 18:35

  3. Pardon. Ce commentaire n’a pas de lien direct avec cet idée.
    Je me permets quand même.
    Je viens de finir la lecture du manuel de culture sur butte de Richard Wallner sorti il y a un mois chez rustica.
    Je n’y trouve aucun bavardage ou plainte inutile et je le trouve à la fois pratique et pédagogique.
    La présentation de la permaculture et de la vie du sol en préambule est concise et claire.
    Il ne s’adresse pas seulement aux adeptes de Fukuoka ou Mollison et je prends cela pour une agréable nouvelle.
    Le coeur du sujet est traité avec une approche constructive et ouverte.
    Il me semble qu’il mérite de devenir un des livres de chevet des petits et grands jardiniers ou maraîchers à taille durable, de Corse et d’ailleurs.
    Voilà c’était juste le désir de partager un enthousiasme.

    Christian Agostini

    14 avril 2013 at 19:07

    • J’ai failli le commander hier, et je l’ai remis à plus tard. Promis, il sera dans ma prochaine commande de livres.

      fabien

      14 avril 2013 at 19:23

  4. tres bon article. est-ce que tu pense que des « seed bombs » chargées avec des legumineuses ou meme des arbres assez basses (desolé pour les accents, clavier italien), à distribuir aux eleveurs, peut etre utile pour « recharger » le sol dans une periode de l’année en particulier?

    Anonyme

    14 avril 2013 at 22:09

    • Ce ne sont pas tellement les semences qui manquent, à moins qu’on veuille apporter une espèce particulière. C’est surtout la possibilité donnée aux plantes de s’enraciner correctement (dans le meilleur des cas), ou dans le pire des cas, le sol qui est tellement abîmé que ne peuvent pousser que les plantes les plus résistantes. Il existe des tas de méthodes pour relancer les sols efficacement, mais toutes impliquent qu’on réduise la pression d’une manière ou d’une autre, drastiquement dans un premier temps, plus modérément dans un second temps.
      En Corse, il faudrait décorréler provisoirement les aides de la productivité. De toute façon, ce qu’on produit, en volume, est anecdotique. Il faudrait aider les agriculteurs à installer des systèmes durables, continuer à pousser à la qualité (ça, c’est très bien, il faut continuer), et ensuite, on pourra parler productivité. Ca peut même venir assez vite, on peut faire parfaitement durable et bien plus productif et rentable qu’aujourd’hui, j’en suis certain. Il faudrait juste protéger les agriculteurs le temps de les former et d’installer les systèmes adéquats. Et bien entendu, reste à régler le problème du foncier.

      fabien

      14 avril 2013 at 22:45

      • j’avais lu de la Leucaena Leucocephala, qui ne souffre pas d’etre bouffé par les animaux, mais c’est clairement une éspece allogene. est-ce que il y a quelque chose à lire sur ton blog sur le foncier ? j’imagine que l’argument est delicat.

        stefano

        14 avril 2013 at 23:44


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